Pour gagner du temps et laisser passer l’hiver In-Hi demanda comme une faveur à Lao-Tseu d’écrire pour lui le résumé de ses doctrines. Et c’est seulement afin de remercier In-Hi de son hospitalité que Lao-Tseu résuma dans le Livre de la Voie et de l’Amour les vérités essentielles qu’il avait méditées durant sa vie.
Mais lorsque le livre fut terminé et que le printemps fut venu Lao-Tseu décida de reprendre sa route. Il refusa l’escorte qu’In-Hi voulait lui donner. Il refusa aussi les chevaux qui lui auraient permis de franchir plus rapidement les régions désertiques où les voyageurs meurent par la soif et les hallucinations des sables. Il préférait son bœuf fidèle à cause de l’amitié qui les unissait.
C’est à la passe d’Hang-Kou que les hommes vivants virent Lao-Tseu pour la dernière fois.
Toujours du côté de l’Ouest ! Le vieux sage chemina durant des jours uniformes, sous un soleil de plus en plus ardent, se contentant d’une poignée de riz et de quelques gorgées d’eau chaque soir. Puis le riz qu’il avait emporté s’épuisa, les outres qui étaient suspendues à ses côtés se vidèrent. L’air se mit à brûler et des réverbérations aveuglantes firent croire à Lao-Tseu qu’il marchait sur un immense miroir d’or, enfermé sous un couvercle de lumière. Le bœuf se mit à marcher à pas tout petits, comme s’il était lui-même un vieillard centenaire jusqu’au moment où il s’affaissa et mourut.
Du côté de l’Ouest était le mont Kouen-Lun et la vallée des grands lotus sur la rivière paisible ! Du côté de l’Ouest Lao-Tseu poursuivit sa route. Au bout d’une journée entière il voyait encore le corps du bœuf mort à peu de distance de lui.
Lao-Tseu s’assit sur le sable pour prendre un peu de repos. Le soleil se couchait, mais il avait une couleur de sang et disparaissait dans un ciel cendré, plombé, métallique. De l’infini de l’horizon accourait un vent mugissant et ce vent transportait de grandes colonnes de sable, pareilles à des montagnes mobiles. Lao-Tseu pensa que c’étaient de vraies montagnes et que, sans doute, le mont Kouen-Lun devait se trouver parmi elles. Il soupira en songeant à leur éloignement. Mais alors, dans la nuit tombante, il perçut que les montagnes se transportaient vers lui et il vit en même temps deux autres voyageurs qui marchaient dans le sable et lui montraient de la main le plus haut sommet de la chaîne mouvante. Il les reconnut aussitôt. L’un venait de l’Inde et l’autre du bord de ces mers éloignées dont il ne savait que la couleur claire. C’étaient ses deux frères par l’esprit, venus dans le monde pour accomplir la même mission. Il voulut les appeler et il fut surpris de savoir leurs noms. Pythagore, le Bouddha, Lao-Tseu étaient réunis.
Il se leva. Il se sentait singulièrement léger. La nuit était venue de tous les côtés de l’horizon et de grandes avalanches de sable s’écroulaient sur la forme corporelle du vieillard Lao-Tseu. Mais son esprit n’habitait plus cette forme. Le sage de Chine, entre le sage de l’Inde et le sage de la Grèce, pénétrait dans la vallée secrète où leurs égaux les attendaient, au milieu de la clarté rayonnante de l’univers spirituel.
FIN
TABLE
Pages. | |
| Aux hommes d’Occident | |
LA JEUNESSE DES SAGES | |
| Le gardien de la maison de Confucius | |
| Prunier-Oreille | |
| Les deux sages de la Chine | |
| La mère de Confucius et la licorne | |
| Mong-Pi | |
| Les salutations de Confucius | |
| Le livre suprême | |
| Le palais des Délicieuses Pensées | |
| Le palais des Esprits de la Terre | |
LE MARIAGE DE CONFUCIUS | |
| L’enterrement de l’humble Lu | |
| Le bleu de l’étoile Ki | |
| Le luth de Ki-Kéou | |
| Le mariage | |
| Le présent caché de la musique | |
| Tao | |
CONFUCIUS ET LAO-TSEU | |
| La première carpe | |
| Exercice de la piété filiale | |
| Le luth brisé | |
| Les trois sages de la Terre | |
| Le disciple Siu-Kia | |
| Les voyages de Confucius | |
| Entrevue de Confucius et de Lao-Tseu | |
| Prière à la médiocrité | |
| La voie parfaite | |
CONFUCIUS MINISTRE | |
| Le prince Tin | |
| Les miroirs brisés | |
| Le règne de la vertu | |
| Le rêve de Confucius | |
| La belle Miao-Chen | |
| L’entrevue de Kia-Kou | |
| Les trois têtes de Mong-Pi | |
| Les quatre-vingts jeunes filles | |
| Le triomphe de la joie | |
LA VIEILLESSE DES SAGES | |
| Le retour de Siu-Kia | |
| Le départ de Siu-Kia | |
| Mong-Pi et le chien | |
| La mort de Ki-Kéou | |
| La mort du chien de Confucius | |
| La mort de Confucius | |
| la disparition de Lao-Tseu | |