Un souvenir de collège me revient. Je crois entendre le piano faussé, je revois les glaces rayées, la clarté du gaz qui s’y reflète, les meubles aux velours usés. Je pense en moi-même que ces fêtes de la dix-huitième année ont parfois de singuliers retours dans le cœur des hommes.

Je sais combien la créature est faible. Je me représente la tristesse de Marco évoquant, auprès d’un corps mille fois flétri par toute une garnison de guerre, la forme longue et pure de Jacqueline, et j’ai pitié de lui pour ce dégoût, pour cette épreuve à laquelle on n’échappe pas, inexorable comme le conseil de révision, ou le voyage dans un train de troisième classe bondé et c’est avec une immense sincérité que je répète en songeant à sa trahison :

« Rassurez-vous, Marco vous aime. »

L’HÉROISME DE LA CHASTETÉ

La petite Mariette, au milieu des coussins, dans l’ombre de la fumerie, faisait, de ses babouches arabes à ses cheveux répandus, une ligne droite de chair tendue et frémissante. Parfois cette ligne devenait un arc voluptueux, et ses ongles crispés faisaient un petit bruit sur le satin qu’elle égratignait. Un léger soupir soulevait sa gorge dure de vingt ans, et entre ses cils demi-clos, ses prunelles étaient deux gouttes d’or voilées.

Mon ami Jean Noël venait de prendre, du bout de l’aiguille, une gouttelette sombre. Je lui fis un signe. Il posa la pipe et l’aiguille. Il se détourna légèrement et, avec le geste de quelqu’un qui cherche un objet qu’il vient de laisser tomber, il promena sa main sur la main et sur le poignet de Mariette.

Brusquement l’arc se détendit et lança sa flèche qui retomba en une gerbe de paroles.

« Non, mon petit, ce n’est pas la peine. Je n’ai jamais été fidèle, tu le sais bien. C’était même mon principe, ma ligne de conduite, de ne pas l’être. Je m’acquittais assez bien de mes devoirs de maîtresse infidèle vis-à-vis de Jacques, qui me connaissait et avait assez d’amour pour me pardonner ce que ma maladresse lui laissait quelquefois savoir. Mais tout cela c’était avant la guerre. Maintenant je suis une femme sage. C’est un état très nouveau pour moi, et je ne cache pas que je le trouve très pénible. Mais j’ai mis mon point d’honneur à porter jusqu’au bout le fusil et le sac de la chasteté. Je suis, moi aussi, en campagne. Je vaincrai. Certes, ce ne sera pas sans peine. Jamais les tentations ne furent aussi nombreuses. Jamais, semble-t-il, il n’y eut autant d’hommes à Paris. Puis l’absence d’occupations, l’oisiveté forcée inclinent davantage vers l’amour, Je ne parle pas de mes camarades aviateurs qui m’accablent de lettres et dont l’uniforme est si séduisant. Je ne parle pas des étrangers ; même appartenant à des pays neutres, leur qualité d’étrangers les rend un peu suspects. C’est surtout aux officiers blessés qu’il est difficile de résister. Je me dis en moi-même que je commets peut-être une faute en restant insensible aux œillades de ce jeune sous-lieutenant que je rencontre avenue du Bois et qui marche avec des béquilles. Ce serait peut-être une forme du devoir que de le consoler un peu. Qui sait ? Avant un mois, sa jambe sera guérie, il repartira et il emportera le souvenir de ma froideur. Il pensera là-bas : « Cette jeune femme qui m’était si sympathique s’est détournée de moi parce que j’étais blessé et que j’avais des béquilles. » Ainsi j’aurai, sans le vouloir, aggravé les maux de ce jeune homme qui a versé son sang pour nous défendre. N’ai-je pas eu tort ? Mais le devoir alors serait trop agréable. Il faut qu’il soit douloureux. Alors je suis sage. Et quand on est comme moi ce que, vous autres hommes, vous appelez communément une femme de tempérament, on souffre. Je suis contente de souffrir. Je lutte avec un instinct puissant qui est en moi. Je sens passer quelquefois autour de ma chair une flamme aussi chaude que celle des canons, qui m’enveloppe et qui m’embrase. Je résiste aux assauts de la volupté, je brave les explosions du désir, je reste debout sous l’éclair de l’amour. C’est ma manière de faire la guerre. Et quand celui que je n’ai pas assez aimé reviendra, je pourrai au moins lui offrir en échange de toutes les souffrances qu’il aura connues une toute petite goutte d’héroïsme dont il comprendra la beauté parce qu’il sait la faiblesse de ma chair. »

La grande Lucienne, qui n’avait rien dit jusque-là, mais qui écoutait, accoudée sur son bras brun, à l’attache un peu vulgaire, eut un mouvement d’indignation qui fit s’entrechoquer des colliers faux et s’écria :

« Cette manière de comprendre la vie pendant la guerre est stupide. Mariette se fait souffrir et elle ne donne aucune joie à personne. Tout le monde est bien assez malheureux pour ne pas augmenter encore la tristesse en se forgeant des idées qui ne servent à rien. Moi, je ne m’en cache pas, en un mois j’ai été la maîtresse de trois militaires que je ne connaissais pas, qui sont partis, et que je ne reverrai peut-être jamais plus. »