Je sais que d’une façon générale, les voyantes, désireuses de contenter et d’augmenter leur clientèle n’annoncent que des choses heureuses. Je consens donc à satisfaire le désir de Jacqueline, et nous partons.

L’extraordinaire jeune fille habite, dans un quartier très éloigné, une maison très pauvre. L’escalier est minable, une odeur de bois pourri et de cuisine s’en dégage et je m’étonne en le gravissant que des gens qui ont le pouvoir de connaître les choses futures, l’emplacement des trésors cachés, les pensées secrètes des hommes, ne se servent pas de ces vertus pour améliorer un peu leur sort matériel et obtenir au moins de mener leur vice prophétique dans des lieux moins nauséabonds.

Sur une porte à droite du cinquième étage est collée une étoile de papier doré. Cette étoile, et après que la porte se soit ouverte, l’andrinople rouge qui tapisse les murs de l’antichambre, nous indique que nous venons de pénétrer dans un domaine magique.

— Quelques instants seulement, dit un gros homme d’aspect joyeux, qui ressemble à l’idée qu’on se fait de Tartarin. Ma fille est occupée avec des personnes, des personnes considérables, qui sont venues la consulter. Elle va être à vous.

Il nous fait asseoir dans une salle à manger modeste et il nous entretient de ses vues personnelles sur la guerre. Je détourne la conversation et je lui demande comment il s’est aperçu du don de double vue de sa fille.

« Ce n’est pas à proprement parler de la double vue, c’est de la voyance, la connaissance merveilleuse des faits passés et futurs que possède cette âme élue, déclare-t-il avec orgueil. J’ai tout ignoré jusqu’à ce qu’elle eut quinze ans. Un de mes amis qui est placier en vins déjeune un jour avec nous. Il regarde ma fille et dit : Je n’ai jamais vu d’yeux pareils. Je me suis occupé de magnétisme et je suis sûr qu’on pourrait l’endormir. Je réponds : A quoi bon ? Il reprend : Faisons une expérience. Ma femme a égaré ma montre et ne peut la retrouver. Je vais endormir la fille et le lui demander.

Il fait des passes et lui ordonne de dormir.

— Où est ma montre, demande-t-il ?

— Elle est au Mont-de-Piété, dit ma fille.

— C’est impossible, s’écrie mon ami.