Elle me regarda avec effroi, puis vint se jeter dans mes bras, en disant: Je vois bien que tu n'aimes que moi. Pardonne ce que j'ai dit, c'était pour t'éprouver.
La paix fut bientôt faite et je la quittai plus amoureux d'elle que jamais. J'avais failli guérir de cette maladie. Olympe eût pu être le médecin, mais son complot politique m'avait désenchanté. Il me semblait qu'elle avait voulu me tourner la tête pour m'employer à son but.
Je ne revis plus Djémilé de la semaine et j'allai chez elle sans la trouver. Sa mère me dit qu'elle avait été rendre visite à l'une de ses amies.
Je ne connaissais pas d'amies à Djémilé, et, comme je marquai mon mécontentement, Sitty Nefyssèh me fit quelques observations qui me donnèrent à penser.
Elle me demanda si j'avais bien réfléchi à ce que j'allais faire, si j'étais assez sûr d'aimer Djémilé pour lui sacrifier mes devoirs envers la France; si j'étais bien résolu à embrasser l'islamisme, condition dont son époux m'avait dispensé et sur laquelle elle revenait de son chef. Elle se plaignit hautement de ce que la réponse de mon père n'arrivait pas, comme si c'eût été ma faute; enfin, elle me menaça de rejoindre son époux avec sa fille.
J'aurais dû les laisser partir. Le chagrin, l'ennui, l'indécision, la crainte d'un refus de la part de mon père, le mécontentement de Djémilé, me causèrent un mal moral qui se traduisit en véritable maladie. La fièvre me prit et me cloua au lit pendant quinze jours.
J'avais des visions étranges: tantôt c'était Djémilé, toute ruisselante d'or et de pierreries, qui se promenait dans les jardins de Versailles, bras dessus, bras dessous avec Louis, le visage souriant, le manteau fleurdelisé sur les épaules et la couronne en tête. Tantôt c'était mademoiselle de Cérignan, au bras d'un Anglais, qui me tournait obstinément le dos. Je voyais encore l'infortuné Maleck que sa langue coupée n'empêchait pas de parler, et cela ne me surprenait pas beaucoup. Puis, je voyageais dans le désert, j'étais étouffé sous des montagnes de sable et je m'ouvrais la poitrine pour étancher la soif de Djémilé mourante. Le sherif Hassan m'apparaissait aussi; il me tranchait la langue, et la pauvre Tomadhyr, le front fendu d'un coup de sabre, me donnait un breuvage noir comme de l'encre où scintillaient des étoiles. Ce rêve était le plus persistant, mais je ne m'en étonnais pas plus que des autres.
[XX]
Dans mes derniers accès, Thomadhyr prit un caractère de réalité qui me fit peur. Il me semblait la voir aller et venir par la chambre comme si elle eût existé réellement. Un matin que ma fièvre était tombée, je la vis distinctement étendue au soleil, dans l'embrasure de la porte, et consultant son miroir magique. Au cri que je jetai, elle se leva et vint à moi en me demandant si je me sentais plus mal.