—Pourquoi se fâcherait-il?

—Dame! il est de famille bourgeoise, et nous sommes tous des paysans; la loi dit: Tous les hommes sont égaux, c'est vrai hors du service; mais le principe n'est pas encore passé dans l'esprit de tout le monde, et le gros-major Dubertet ne serait peut-être pas content d'avoir un cousin simple dragon et brosseur de son colonel.

Guidamour avait raison. La bourgeoisie aura toujours ses préjugés comme la noblesse. Je ne devais pas me vanter de connaître mieux que Dubertet la généalogie de sa compagne. Je gardai le secret pour moi, et j'aspirais à fausser compagnie à l'heureux couple dès que nous serions à Rahmanyeh, où nous devions retrouver le général en chef et l'armée. Ni Bonaparte, ni l'armée ne parurent. Le vent qui soufflait du nord nous avait fait marcher plus vite que les colonnes françaises, et nous poussait toujours en avant. Dans la nuit du 13 au 14, un coup de canon, parti en amont du Nil, nous réveilla en sursaut, puis un second et un troisième. Un boulet raffla notre pont. Sept chaloupes canonnières de la flotte turque nous barraient le passage à la hauteur du village de Chebrêrys, tandis que deux corps d'armée les escortant parallèlement sur les deux rives, commençaient un feu bien nourri de mousqueterie. Le combat s'engage, on se canonne; mais la lutte était inégale. Nos légers bâtiments n'étaient pas à l'épreuve des boulets et les imprimeurs de Dubertet n'étaient ni marins, ni soldats. Mes cavaliers eux-mêmes ne valaient pas grand'chose, enfermés entre ces planches flottantes.

Pourtant personne ne se laissa intimider. Le corps des savants prit part à l'action. Parmi eux, je citerai les citoyens Monge et Berthollet, qui montrèrent l'énergie et la présence d'esprit de vieux soldats aguerris au feu.

C'est en cette occasion que je fis connaissance avec le jeune Morin, attaché à l'expédition en qualité de dessinateur. Il se battit comme un lion, et eut un bras cassé par une balle. Heureusement, dit-il, c'est le gauche. Ça ne m'empêchera pas de copier tous les hiéroglyphes de l'Égypte.

Les Turcs envahirent trois de nos chaloupes et massacrèrent les équipages. Le commandant Perrée me permet l'abordage. Je lance mes dragons sur le pont d'une djerme qui est bientôt déblayé. Une autre est prise par le 22e de chasseurs. En ce moment, l'infanterie turque et des nuées de cavaliers arabes débouchent en désordre du village de Chebrêrys. L'armée française les pousse, la baïonnette dans les reins.

La flotte musulmane vire de bord pour aller embarquer les fuyards. Il y a des chevaux là-bas, criai-je à mes dragons. Allons les prendre. Nous abordons; les chasseurs nous suivent, et, à coups de mousqueton, c'est à qui démontera un cavalier. Le lendemain, après avoir passé la nuit sur le champ de bataille, l'armée se remit en marche.

Comme j'avais assez de la navigation, et que je ne tenais pas à plaire davantage à mademoiselle Sylvie, je me joignis à l'infanterie et à l'artillerie attelée, avec 200 de mes dragons maintenant à cheval; les autres suivaient, dans les djermes prises la veille à l'ennemi.

On marcha sans relâche pendant huit jours en suivant la rive gauche du Nil. Huit jours de privations et de souffrances, car la provision de riz et de biscuit que chaque homme avait reçue en partant d'Alexandrie était épuisée.

Le blé ne manquait pourtant pas, on campait au milieu des meules, mais on n'avait ni moulin pour broyer le grain, ni four pour le faire cuire. Nos chevaux seuls en profitaient. Des lentilles, des dattes, des pastèques, tel était le fond de la nourriture de l'armée, nourriture qui empêche de mourir de faim, mais qui ne satisfait pas les estomacs français, habitués au pain. Quant au vin, c'était chose inconnue. J'avais appris de longue date à supporter la faim, je restai parfois vingt-quatre heures sans manger et sans me plaindre: hélas! j'étais du petit nombre de ceux que le pays des Pharaons intéressait, et qui avaient gardé leur belle humeur.