Je ne me fiai qu'à moitié à sa parole, et afin qu'il ne lui arrivât rien de fâcheux, je donnai des ordres pour qu'elle ne pût s'échapper.
L'armée s'établit à Embabèh et à Gizèh, où était le quartier général de Bonaparte, et trouva de quoi se dédommager des privations et des fatigues des jours précédents. Elle avait en abondance des vivres frais, des fruits, des pâtisseries, des raisins succulents.
Cette dernière affaire, qui prit le nom de bataille des Pyramides, nous avait coûté une centaine d'hommes tués ou blessés, tandis que plus de six cents mameluks avaient été tués; un millier s'était noyé dans le Nil. Aussi nos soldats passèrent-ils les quatre jours de répit que Bonaparte leur accorda, à repêcher les morts pour les dépouiller. Les mameluks portent toute leur fortune sur eux. Quelques-uns de mes dragons recueillirent ainsi des bourses contenant trois et quatre cents pièces d'or. Les chevaux m'intéressant plus que les sacs de sequins, je fis main basse sur tous ceux que je pus attraper, et quand arriva la flottille restée engravée pendant deux jours sur un banc de sable, j'avais de quoi monter une partie de mon régiment.
Après deux jours de négociations, la ville du Caire nous ouvrit ses portes. Bonaparte y transporta son quartier général et y fit son entrée le 25 juillet, avec son état-major et quelques bataillons de grenadiers sans armes, afin d'inspirer la confiance aux Caïrotes: les autres divisions vinrent occuper la ville pendant la nuit. La mienne reçut l'ordre d'occuper la petite ville de Boulaq, qui n'est, en somme, qu'un faubourg du Caire, et mon régiment prit ses quartiers à mi-chemin de la ville et du village.
Comme à Embabèh, je trouvai une maison vide d'habitants. Je sus plus tard que le propriétaire avait été tué aux Pyramides. Elle était vaste et divisée en deux parties principales, l'une pour le maître du logis, l'autre pour les femmes et la famille. Elle ne présentait à l'extérieur que des murailles nues, percées de rares et étroites ouvertures semblables à des meurtrières. L'intérieur renfermait une cour assez grande pour être disposée en parterre de fleurs, avec une fontaine de marbre dans le milieu. Tous les appartements qu'avaient occupés les hommes s'ouvraient sur cette cour qui, par sa disposition, ses colonnades et galeries, rappelait l'atrium antique.
À côté, et séparée par une porte massive fermant à triple serrure, était une autre cour plus petite, sur laquelle donnaient les appartements destinés aux femmes et les salles de bain. C'était le harem, et ce fut là que Djémilé et son esclave noire s'installèrent. Je m'emparai de l'autre partie. Je n'avais que l'embarras des logements. Enfin j'en trouvai un à mon goût, au rez-de-chaussée, car la maison avait deux étages et j'aurais pu offrir l'hospitalité à tous les officiers de mon régiment; c'était une pièce au plafond peint et doré, au pavé couvert de nattes et aux murs recouverts de stuc.
Les meubles ressemblaient peu à ceux que j'avais l'habitude de voir. Il n'y a pas de lit en Orient, ce serait un meuble trop chaud. On dort tout habillé sur des sofas ou sur des divans, et l'on s'assied à terre pour manger sur de petites tables d'un pied de haut. Les armoires sont, ou des niches dans la muraille, ou des coffres de bois peint. Cette chambre communiquait avec le salon ou divan, où étaient reçus les étrangers. Je confiai à Guidamour la garde de l'unique porte placée à l'extrémité de la maison. Elle était peinte en rouge avec des filets blancs et on y lisait, écrite en lettres d'or, cette sentence tirée du Koran:
Les biens de la terre sont passagers. Les trésors du ciel sont plus précieux.
Dans les dépendances se trouvaient les écuries, et des magasins bien approvisionnés. Le tout au milieu de jardins arrosés d'eaux vives et entourés de murailles.
Dubertet et sa compagne vinrent louer une maison à côté de la mienne. Nos jardins communiquaient. C'était une idée de Sylvie.