Dès le lendemain, il vint me trouver et me dit avec l'emphase orientale:
—Chrétien, nul guerrier jusqu'à ce jour n'avait vaincu Malek. Il a dévoré sa honte toute la nuit. Ce matin, il a compris qu'Allah avait voulu le punir de son orgueil, de même qu'il a puni Mourad en dispersant ses armées comme les sables du désert! que sa volonté soit faite! Je t'ai juré de ne pas fuir, je resterai. Je combattrai même avec toi et je t'amènerai ce qui reste des trois cents cavaliers que j'avais hier.
J'acceptai son offre, et le laissai partir sur sa parole. Il revint le lendemain avec une centaine de mameluks qui prêtèrent tous serment à la république devant le général de division. Malek m'avoua plus tard que lorsqu'il se vit libre, il eut bien envie de ne plus revenir; mais la haine mortelle qu'il avait vouée à Mourad et son serment l'avaient ramené. Je le questionnai pour savoir la cause de cette haine. Il y a du sang entre nous, dit-il; il a tué mon père. Je dois le tuer.
La défection de Malek fut bientôt imitée par le grec Nikolo Papas Oglou, qui avait jusque-là servi les beys mameluks. Il enrôla tous ses compatriotes, quelques Arabes et Turcs déserteurs et forma une légion de 1,500 hommes qu'il nous amena. Ce fut le premier noyau de ce régiment de mameluks qui suivit l'armée lorsqu'elle retourna en France.
Les indigènes, qui nous avaient d'abord regardé avec effroi, voyant que, bien loin de piller, nous achetions tout et payons largement, reprirent confiance; les fugitifs revinrent, et bientôt le bon accord régna entre les vainqueurs et les vaincus.
[IV]
Trois jours après mon installation, Dubertet m'envoya chercher pour déjeuner chez lui, et m'invita ensuite à l'accompagner au Caire avec Sylvie.
Le Caire est plus grand que Paris[C], mais il est fort différent d'aspect, c'est la cité arabe dans toute son originalité. Hormis trois grandes places de forme irrégulière, c'est un dédale de petites rues étroites, tortueuses et non pavées. La plupart ont à chaque extrémité une grande porte qu'un gardien fermait tous les soirs avant notre occupation; nos patrouilles ont rendu inutile ce genre de précaution contre les voleurs. Comme, au-dessus des rues, les habitants tendent des toiles ou des nattes pour les préserver du soleil, on marche dans une demi-obscurité. Le Caire avec ses maisons peintes, ses terrasses, ses palais blancs au milieu de la verdure, ses constructions sans régularité aucune, accolées les unes aux autres ou superposées, ses mosquées bariolées de grandes bandes rouges et blanches, ses milliers de minarets s'élançant dans les airs, ses marchés, ses bazars, ses boutiques innombrables, me rappelait à chaque pas les descriptions des Mille et une Nuits. La population offrait un égal intérêt à ma curiosité. Ici toutes les races de l'Afrique, l'Arabe à la démarche fière, le Cophte au maintien grave, le juif à la mine concentrée, l'humble fellah, le Grec au regard éveillé, le nègre au rire d'enfant. Ici, c'est une caravane de chameaux portant des montagnes de ballots; là, une troupe d'âniers criant à vous rompre les oreilles; puis des femmes, qui, enveloppées dans leurs haïks de couleurs sombres, passent comme des fantômes; des marchands d'esclaves poussant devant eux de jeunes nubiennes, des porteurs d'eau chargés d'outres pleines. Je cherchais, dans cette foule bigarrée, si je ne rencontrerais pas le petit bossu, le dormeur éveillé ou les trois calenders. J'aurais préféré être seul pour savourer le spectacle féerique qui se déroulait devant moi, car mes compagnons de promenade ne remarquaient que le mauvais côté de l'Orient, la poussière, la chaleur, la malpropreté des rues, les mauvaises odeurs qui s'échappaient des boutiques, les haillons ou la lèpre des passants. Ils furent moins mécontents du quartier des mameluks, plus aéré, mais moins original. C'est là que Bonaparte avait établi son quartier général dans le palais d'Elfy-Bey.
Dubertet avait à parler au général Bon, qui occupait la citadelle, nous y montâmes. L'étendue du pays que l'on découvre de là est immense. Il y avait près d'un mois que j'étais en Égypte, et je la vis ce jour-là pour la première fois. Sous nos pieds, le Caire, avec ses massifs de constructions blanches et ses minarets, tout entouré de forêts de palmiers. À droite et à gauche, dans une plaine sablonneuse, à l'entrée du désert, les tombeaux des kalifes. En face, le vieux Caire, et l'île de Roudah avec d'autres jardins et d'autres maisons blanches; le Nil qui se déroule entre deux lignes de verdure et va se perdre dans les plaines du Delta; à l'horizon, la masse imposante des pyramides de Gizèh, d'Aboukir et de Sakkarah; puis le désert aux profondeurs insaisissables.