—J'ai renoncé au couvent dit-elle en baissant les yeux, et d'ailleurs il ne s'agit pas de moi en ce moment, mais de la plus belle des sultanes.
Une idée folle, l'espoir de retrouver Djémilé, m'avait fait accepter l'aventure. Sans me vanter de ma ridicule espérance, je voulus en avoir le cœur net, et je suivis Mériem.
La nuit venait et l'intérieur de la maison était déjà plongé dans l'obscurité. L'ex-nonne me poussa dans une pièce mal éclairée, me dit que sa maîtresse était là et se retira après avoir laissé retomber derrière moi le tapis qui servait de porte. À la lueur d'une lampe brûlant dans un globe de verre bleuâtre, je distinguai, sur un sofa, la dame assise à l'orientale, enveloppée de draperies blanches et voilée jusqu'aux yeux: ce n'était pas ceux de Djémilé.
Elle me fit signe de m'asseoir à ses pieds. Je lui obéis et lui adressai quelques compliments auxquels elle ne répondit que par monosyllabes inintelligibles, d'une voix gutturale qui semblait une affectation. Je regardai sa main qu'elle avait blanche et potelée, et je vis tout de suite que ce n'était ni celle d'une juive, ni celle d'une cophte, mais bien celle de mademoiselle Sylvie Guidamour. Je me gardai bien de lui dire que je la reconnaissais. Je voulais voir jusqu'où irait la comédie. Je lui parlai arabe si longtemps et si froidement qu'elle s'impatienta et ôta son voile, en me disant qu'elle ne m'avait pas appelé pour m'entendre réciter le Koran.
—Quoi! fis-je en jouant l'étonnement, c'est vous, Sylvie! Je suis heureux de vous avoir enfin retrouvée: je vous cherche depuis huit jours.
—Bah! vous me cherchez! Pour vous moquer encore de moi?
—Non, vous êtes partie avec une telle précipitation de chez Dubertet, que vous n'avez rien emporté, pas même vos bijoux.
—Je les ai envoyé chercher depuis.
—Ah, très-bien! Mais vous pouvez avoir besoin d'argent...
—Certainement que j'en ai besoin! tout est hors de prix, et ces chiens de Turcs nous exploitent tant qu'ils peuvent. Si j'avais seulement une douzaine de mille francs, je me tirerais d'affaire.