Faut-il vous les répéter?

ROMAGNY, avec rage

Comment vous croire, avec la vie que vous avez toujours menée!

VILLERS, froidement

Je pourrais vous répondre, monsieur, que ma conduite passée ne regarde que moi. Mais tout à l'heure, comme beau-père de Lucienne, je vous ai reconnu certains droits. Je prendrai donc la peine, sinon de me disculper, du moins de remettre les choses au point. (S'échauffant) Parce que j'ai mené jusqu'ici une vie joyeuse de plaisirs, de fêtes, d'aventures, parce qu'en un mot, j'ai fait la noce, pour me servir de l'expression courante, s'ensuit-il que je sois incapable de ressentir les mêmes sentiments qu'un autre mortel plus sage et plus calme que moi?… d'après vous, le rire exclurait les larmes, le bonheur ignorerait l'inquiétude et les soirs de folies ne seraient jamais suivis d'amertumes matinales! A l'homme rangé, seulement, les sensations du coeur et le pouvoir d'aimer; aux autres, la froideur, la sécheresse et l'indifférence, alors!!… (plus doucement) Non, l'humanité n'est pas si compliquée que ça: elle pleure quand elle souffre, elle rit quand elle est heureuse. Dans tous les coeurs, il y a place pour ces deux sentiments: la joie et la tristesse, qu'on soit léger, volage, sérieux ou grave. (Un temps. Il réfléchit, puis a un rire nerveux) Ah! ah! j'ignore ce que c'est que d'avoir eu toujours un être chéri auprès de moi! Mais vous, monsieur, avez-vous connu la tristesse de la solitude?

ROMAGNY, amèrement

Je vais l'apprendre si vous m'enlevez Lucienne.

VILLERS

Vous ignorerez quand même l'intime et indicible mélancolie de ceux dont le foyer a été brisé par leur faute, de ceux qui, après avoir connu les joies de la famille, sentent le vide de l'abandon moral autour d'eux… (Avec ironie et avec tristesse) On est jeune et le plus souvent orgueilleux; on ne veut pas avouer sa souffrance, et pour la cacher ou ne pas la sentir, on rit, on joue, on fait la noce… comme moi!… La pente est dangereuse quand aucune main amie n'est là pour vous retenir… Ca va vite! On commence pour s'étourdir, pour oublier, et c'est par faiblesse qu'on continue… Mais la nature ne perd pas ses droits pour ça et le moi intérieur n'en est pas émoussé au point de rester neutre lorsqu'il s'agit de son enfant, de sa race… (Emu, à mi-voix) Sous le sourire railleur du blasé, se cache une âme qui se souvient, qui pense… et quand on a quitté le masque, de commande, que nul témoin ne nous observe, on soupire, on regrette et parfois, on pleure… (Après un temps, il reprend le chèque, le froisse légèrement, puis le rejette. Assez brusquement:) Comment avez-vous osé m'offrir de l'argent pour que j'abdique mes droits de père, pour que je renonce à la douceur d'être aimé de ma fille?

ROMAGNY, embarrassé