«Mais je ne veux pas dire pour cela que l'on ne doit vivre convenablement à l'état où Dieu nous a mis et où il veut que nous vivions suivant celui-là: mais l'un et l'autre se combinent fort aisément.»

... «Une chose que je crois aussi bien nécessaire de vous recommander, c'est d'éviter d'être jamais oisifs. Les compagnies que l'on fréquente sont aussi une matière délicate; car souvent elles nous entraînent malgré nous dans bien des choses, dans lesquelles nous ne tomberions pas comme elles; ainsi que l'on doit être aussi à cet égard sur ses gardes, surtout des personnes comme vous autres, mes enfants, qui souvent sont entourées de foule de gens qui ne cherchent qu'à flatter leur goût et à les entraîner là où ils croient qu'ils inclinent pour là faire leur cour et se mettre en crédit ou faveur, sans considérer ni le salut ni le monde; il suffit que cela leur puisse ajouter ou de la faveur ou de l'argent [57]

... «L'amitié est une douceur de la vie: il faut seulement prendre garde en qui on met cette même amitié et n'en pas être trop prodigue; car tout le monde n'en fait pas bon usage, et souvent il se trouve de faux amis qui ne cherchent qu'à profiter de la confiance qu'on leur accorde pour en abuser, soit à leur profit, soit à en abuser autrement, et par là nous faire beaucoup de tort; c'est pourquoi je vous recommande, mes chers enfants, de ne vous jamais précipiter à mettre votre amitié et confiance en quelqu'un que vous ne soïez bien sûrs et cela depuis longtemps; car les gens de ce monde savent dissimuler longtemps [58]

Enfin, après avoir recommandé à ses enfants l'ordre, une sage économie, l'horreur du gros jeu, la concorde entre eux tous et un attachement inviolable au chef de leur Maison, il leur traçait un véritable règlement de vie, année par année, semaine par semaine, jour par jour, heure par heure, et il ajoutait ces graves paroles:

«Je vous recommande de prendre sur vous deux jours tous les ans pour vous préparer à la mort comme si vous étiez sûrs que ce sont là les deux derniers jours de votre vie, et par là vous vous habituerez à savoir ce que vous aurez à faire en pareil cas, et lorsque votre dernier moment viendra, vous ne serez pas si surpris et saurez ce que vous avez à faire... Vous en reconnaîtrez l'utilité par l'usage, et cela fait un bien infini, sans que cela fasse aucun mal, sinon que l'on fait de sang-froid ce que peut-être la maladie ou le manque de temps nous empêcherait de faire [59]

«C'est ici que je vous ordonne, disait-il en terminant, de lire deux fois par an cette instruction, laquelle part d'un père qui vous aime au-dessus de tout, et qui a cru nécessaire de vous laisser ce témoignage de sa tendre amitié, laquelle vous ne pourrez mieux lui témoigner qu'en vous aimant tous de la même tendresse qu'il vous laisse à tous [60]

Ces austères prescriptions furent-elles suivies? Au milieu des splendeurs de Versailles et des entraînements de la Cour, Marie-Antoinette s'arrêta-t-elle parfois, et se recueillit-elle dans la pensée de la mort? Nous ne savons; mais ne semble-t-il pas qu'il y ait dans cet avis suprême du père comme une mystérieuse divination de l'avenir de la fille, et cette image de la mort, et d'une mort atroce, n'apparaît-elle pas à l'historien, menaçante et railleuse, presque à chaque pas qu'il fait dans la vie de la gracieuse et infortunée souveraine?

«Sur quel peuple désirerais-tu régner?» avait dit un jour Marie-Thérèse à Marie-Antoinette.—«Sur les Français, avait répondu vivement l'enfant, c'est sur eux qu'ont régné Henri IV et Louis XIV, la bonté et la grandeur [61].» Le mot était heureux, et l'Impératrice en avait été si enchantée qu'elle avait prié l'ambassadeur de France de le transmettre immédiatement au Roi son maître. Les vœux de la fille étaient donc d'accord avec la politique de la mère pour une union que ne souhaitait pas moins le Roi de France.

L'engagement était conclu bien avant d'être déclaré. Louis XV se faisait rendre compte par son ministre à Vienne, le marquis de Durfort, des progrès et de l'éducation de l'Archiduchesse. Il envoyait de France le peintre Ducreux pour faire son portrait et, le portrait achevé, il avait une telle hâte de le voir que l'ambassadeur était obligé d'envoyer son fils le porter à Versailles. En Allemagne, on donnait l'ordre de réparer les chemins qui devaient conduire en France la future Dauphine. A Vienne même, Marie-Thérèse entourait sa fille de tout ce qui pouvait lui rappeler la France: elle lui donnait une coiffure française; elle voulait surtout lui donner une éducation française, et dans ce but elle pria Choiseul de lui indiquer un instituteur habile et dévoué qui pût mettre la jeune princesse au courant des usages et des traditions de la Cour de France. Choiseul hésitait, quand l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, lui parla de l'abbé de Vermond, bibliothécaire du collège des Quatre-Nations. L'éloge que le prélat fit de son protégé fixa le choix du ministre, et quelques jours après l'abbé de Vermond partait pour Vienne, où il prenait officiellement possession de son poste.

Caractère sérieux et appliqué, manquant peut-être un peu de désintéressement, mais sincèrement dévoué, quoi qu'en ait pu dire Mme Campan, qui l'a dénigré dans ses Mémoires, par jalousie de métier sans doute et rivalité de position, l'abbé de Vermond ne joua pas, près de son impériale élève, le rôle odieux que lui prête la première femme de chambre. Il ne chercha pas, «par un calcul adroit et coupable, à la laisser dans l'ignorance [62]». Ses lettres, aujourd'hui connues, prouvent qu'il remplit consciencieusement sa mission et qu'il s'occupa, sans arrière-pensée, de combler les lacunes que la tendresse mal entendue de la comtesse de Brandeiss avait laissées dans l'éducation de l'Archiduchesse.