Le 18, ce fut le tour de l'ambassadeur de France. Les rues qui aboutissaient au palais Lichtenstein, où logeait l'ambassade, étaient brillamment illuminées; les avenues, l'entrée, l'intérieur étaient décorés avec un goût exquis, et dans le fond du jardin s'élevait un élégant édifice, représentant le temple de l'Hymen, d'où, la nuit venue, s'élancèrent dans les airs des gerbes étincelantes de fusées.

Le 19, à six heures du soir, toute la Cour se rendit à l'église des Augustins, par la galerie du palais, bordée d'une double haie de grenadiers. L'Impératrice conduisait sa fille, magnifiquement vêtue d'une robe de drap d'argent, dont la comtesse de Trautmansdorff portait la queue. L'archiduc Ferdinand représentait le Dauphin. Lorsque l'Empereur et l'Impératrice furent sous le dais, l'Archiduc et l'Archiduchesse s'agenouillèrent aux places qui leur étaient réservées. Le nonce du Pape, Visconti, bénit les anneaux et donna à l'auguste couple la bénédiction nuptiale. Puis il entonna le Te Deum, qui fut chanté par la musique de la Cour, au bruit du canon et de la mousqueterie. Le mariage par procuration était accompli; l'Archiduchesse était Dauphine et le comte de Lorge, fils de l'ambassadeur marquis de Durfort, partait immédiatement pour en transmettre la nouvelle à Versailles.

Le lendemain, la Cour dînait en public: il y avait le soir grand appartement, et l'on frappait une médaille où l'Hymen et la Concorde tressaient des couronnes de myrte et portaient des cornes d'abondance avec cette devise: Concordia novo sanguinis nexu firmata [74].

Et cependant, au milieu de ces fêtes enivrantes et de ces éclatantes perspectives, je ne sais quelle tristesse pesait sur les cœurs et oppressait les poitrines. Était-ce le simple déchirement de la séparation? Était-ce ce mystérieux tressaillement qui, aux heures solennelles, trouble les âmes les plus fermes? Quelque brillant que parût le destin de la nouvelle épouse, c'était, dans l'avenir, l'inconnu; dans le présent, l'éloignement.

Clairvoyante comme elle l'était, exactement informée, par son fidèle ambassadeur Mercy, de tout ce qui se passait à la Cour de France, Marie-Thérèse ne pouvait se laisser éblouir par le grand établissement réservé à sa fille; elle ne pouvait ignorer combien était miné et chancelant le trône sur lequel l'Archiduchesse devait s'asseoir un jour. On raconte qu'avant le départ de Marie-Antoinette elle voulut interroger sur son avenir un thaumaturge célèbre, le docteur Gasser. Le docteur regarda longuement la jeune princesse, hésita un instant, et finit par répondre d'un air grave qu'il y a des croix pour toutes les épaules.

Quoi qu'il en soit de cette anecdote, qui n'est peut-être qu'une légende, à Vienne on s'affligeait du départ de cette jeune princesse, qui ne s'était fait connaître que par sa grâce et sa bonté. Tout le monde, hommes et femmes, était abîmé de douleur. Les avenues et les rues de la ville étaient remplies d'une foule attristée. «La capitale de l'Autriche, a dit un témoin oculaire, présentait l'image d'un deuil [75]

Le 21 avril, à neuf heures et demie du matin, la nouvelle Dauphine prit congé de sa mère, quitta cette ville de Vienne, qu'elle ne devait plus revoir, et partit pour la France. L'Empereur l'accompagna jusqu'à Molek [76]: il ne pouvait se décider à se séparer de cette sœur qu'il grondait souvent, mais qu'il aimait plus encore. Quand le lendemain, à midi, il rentra à Vienne, il trouva la ville toujours plongée dans la tristesse, et Marie-Thérèse baignée de larmes.

Mais le jour même du départ, le 21, l'Impératrice s'était arrachée un moment à ses chagrins pour tracer, elle aussi, à sa fille, un règlement de vie, où l'on ne sait ce que l'on doit le plus admirer, la sagacité de la grande politique, la clairvoyance de la mère, ou la foi de la chrétienne [77].

Comme l'Empereur François, elle s'attachait à prémunir la jeune princesse contre les écueils qui allaient être semés sous ses pas; mais s'adressant à Marie-Antoinette seule, ses instructions avaient un caractère plus personnel et plus précis. Comme l'Empereur, elle recommandait avant tout la piété, cette vertu maîtresse et fondement de toutes les autres; elle en rappelait à grands traits les préceptes, ceux de cette piété large et indulgente, qui est une force pour celui qui la pratique, sans être jamais une singularité ni une gêne pour autrui; mais elle n'oubliait pas les devoirs propres à la haute situation destinée à sa fille, et les règles de conduite particulières à la Cour de France.