Mais avec les fêtes commençaient aussi les orages de la Cour, non moins violents et plus perfides que les orages du ciel. Au bal du 19, le menuet dansé par Mlle de Lorraine «troublait bien des têtes [134]». L'ambassadeur d'Autriche, le comte de Mercy, avait demandé au Roi, à l'occasion du mariage de la Dauphine, de donner quelque marque particulière de distinction à Mlle de Lorraine, fille de la comtesse de Brionne, et parente de l'Empereur. Louis XV, désireux de manifester à l'Impératrice «sa reconnaissance du présent qu'elle lui avait fait [135],» avait décidé que Mlle de Lorraine danserait son menuet immédiatement après les princes et princesses du sang. «Le choix des danseurs et danseuses ne dépendant que de la volonté du Roi, sans distinction de places, rang, ni dignité [136]», cet honneur accordé à la fille de la comtesse de Brionne ne pouvait tirer à conséquence ni engager l'avenir. Il n'en mit pas moins en rumeur toute la noblesse. Les seigneurs de la Cour, les plus minces même, s'assemblèrent chez l'évêque de Noyon, second pair ecclésiastique, en l'absence du premier pair, l'archevêque de Reims, empêché, et rédigèrent un long mémoire pour protester qu'il ne pouvait y avoir de rang intermédiaire entre les princes du sang et la haute noblesse. Le public s'amusa beaucoup de cette querelle et de cette réunion de courtisans, sous la présidence d'un évêque, pour délibérer gravement sur la grave question d'un menuet. On parodia le mémoire de la noblesse dans des vers spirituels qui coururent tout Paris:

Sire, les grands de vos États

Verront avec beaucoup de peine

Une princesse de Lorraine

Sur eux au bal prendre le pas.

Si Votre Majesté projette

De les flétrir d'un tel affront,

Ils quitteront la cadenette

Et laisseront le violon.

Avisez-y: la ligue est faite.