Nous avons cité cette petite scène, parce qu'elle peint bien le caractère de Marie-Antoinette à cette époque et la nature de ses relations avec Marie-Thérèse: une direction incessante, et, la plupart du temps, impérieuse de la part de la mère; de la part de la fille, un peu d'impatience de cette surveillance occulte et de ces perpétuelles gronderies, parfois une fugitive velléité de s'y soustraire et, ce qui est bien humain, quelques tentatives pour ajourner, peut-être pour éluder une obligation ennuyeuse, mais au fond un respect véritable et une docilité réelle, auxquels faisaient seuls obstacle les mille tracas de la journée et l'extrême vivacité de l'esprit.

Mais Marie-Thérèse ne se tint pas pour satisfaite de cette promesse qui lui semblait une échappatoire. Dans la lettre suivante, elle insiste de nouveau:

«J'attends avec impatience, en retour de ce courrier, vos lectures et application: il est permis, surtout à votre âge, de s'amuser; mais d'en faire toute son occupation, et de ne rien faire de solide ni d'utile et de tuer le temps entre promenades et visites, à la longue vous en reconnaîtrez le vide et serez bien aux regrets de n'avoir mieux employé votre temps. Je dois même vous relever que le caractère de vos lettres est tous les jours plus mauvais et moins correct. Depuis dix mois, vous auriez dû vous perfectionner. J'étais un peu humiliée en voyant courir par plusieurs mains celles des dames que vous leur avez écrites; il faudrait s'exercer avec l'abbé ou quelque autre de vous former mieux la main, pour avoir un caractère plus égal [206]

Marie-Antoinette aurait pu répondre qu'il lui eût été bien difficile de faire en dix mois à Versailles, au milieu de distractions sans nombre, ce qu'on n'avait pas su lui apprendre en dix ans à Vienne, dans le calme de l'éducation. Mais elle était trop respectueuse pour le dire. Elle était d'ailleurs sincère dans sa promesse de s'occuper plus sérieusement pendant le carême, et elle y fut fidèle. Dès le mois de mars, elle envoya le journal de ses lectures [207], et elle les fit avec plus de régularité. L'abbé de Vermond lui-même constata que les idées de la Dauphine «s'arrangeaient avec plus d'ordre et que son langage devenait plus suivi [208]». Sans doute, avec la vivacité de son caractère, il était difficile qu'il n'y eût pas des rechutes. Tantôt le goût que Marie-Antoinette montrait pour le fils de sa première femme de chambre [209], tantôt les courses à cheval [210] ou à âne [211], les promenades pendant la belle saison [212], les amusements du carnaval pendant l'hiver amenaient un peu d'interruption dans l'étude. Mais il est certain,—et les impartiaux rapports de Mercy l'établissent,—que la jeune femme fit de réels efforts pour tenir l'engagement pris avec sa mère. Le fidèle ambassadeur remarquait chez son auguste pupille des changements avantageux [213]. Les conversations avec l'abbé de Vermond étaient plus longues, plus sérieuses, plus instructives [214]. La musique, la danse, les travaux d'aiguille alternaient avec l'étude [215]. La lecture durait même quelquefois plusieurs heures [216], soit que la Dauphine lût elle-même, soit qu'elle fît lire par l'abbé de Vermond [217], tandis qu'elle était occupée à un de ces ouvrages manuels pour lesquels elle eut toujours le plus grand goût [218]. Et le choix portait sur des œuvres d'un genre propre à former l'esprit, des lettres bien écrites, des sermonnaires, des traités ou des mémoires historiques surtout, parfois des pièces de théâtre, mais jamais de romans ou d'autres livres frivoles, pour lesquels elle ne manifestait aucune curiosité [219]. C'étaient les Anecdotes de la Cour de Philippe-Auguste [220], les Mémoires de l'Estoile, les Lettres d'une mère à sa fille, le Livre de Tobie [221], le Petit-Carême de Massillon [222], les Œuvres de Bossuet [223], l'Histoire d'Angleterre, de Hume [224]. En sorte qu'elle se trouva bientôt plus instruite en fait d'histoire, et particulièrement d'Histoire de France, que les princes ou princesses de la famille royale [225]. Elle fit mieux: d'élève, elle devint mentor et fit lire au Dauphin les Mémoires de Sully [226].

Quant à elle, elle se traça tout un plan d'études, et pour rendre en quelque sorte plus solennel l'engagement qu'elle prenait vis-à-vis d'elle-même, elle l'inscrivit de sa main sur un agenda:

«Il semble, écrivait Mercy, que Son Altesse Royale a voulu s'astreindre elle-même à une forme constante et invariable en mettant par écrit une sorte d'agenda qu'elle a eu la bonté de me lire et qui comprend la distribution des heures de la journée. Il y est dit qu'en se levant Madame l'Archiduchesse emploiera les premiers moments à la prière, qu'ensuite elle s'occupera de la musique, de la danse et d'une heure de lecture raisonnable; c'est l'expression que porte l'agenda. La toilette, une visite chez le Roi, la messe et le dîner remplissent le reste de la matinée. Après midi, il se trouve une heure et demie assignée à la continuation des lectures raisonnables; les promenades ou la chasse et les conversations avec Monsieur le Dauphin ainsi qu'avec le reste de la famille royale trouvent lieu successivement. J'ai respectueusement exhorté Madame la Dauphine à ne point s'écarter d'un plan si sage et si bien arrangé. Elle m'a répondu avec sa bonne foi ordinaire: «Je ne sais si je remplirai tout cela bien exactement, mais je m'y tiendrai le plus qu'il me sera possible [227]

Qu'on compare ce programme avec celui du 12 juillet 1770 et qu'on juge les progrès réalisés en deux ans. Et, de fait, malgré un peu de dissipation l'été suivant, surtout pendant un voyage à Compiègne, où les promenades et la chasse ne permettaient guère plus d'assiduité [228], Marie-Antoinette fut fidèle à ce plan. La répugnance, qu'elle avait montrée, au début, pour les occupations sérieuses, avait cessé; elle s'y livrait désormais sans dégoût et même avec plaisir [229]. Dans le mois de novembre, malgré les distractions de l'automne, elle y consacrait deux heures par jour [230]. Au milieu même des fêtes du mariage du comte d'Artois, elle se réservait une heure de recueillement [231]. Et lorsque l'hiver ramena un peu plus de calme et de liberté, ce ne fut plus une heure seulement, mais deux, que la Dauphine consacra aux lectures et aux commentaires dont les accompagnait l'abbé de Vermond, avec deux autres heures pour la musique et la danse. «Au moyen de tout cela, écrivait Mercy, les journées se trouvent assez bien remplies, et je crois que Votre Majesté a tout sujet d'en être satisfaite [232]