Quoi qu'il en soit, l'intimité s'établit dès le début entre la nièce et les tantes. Séduite par leurs avances, sentant d'ailleurs la nécessité d'un appui, la jeune princesse se livra avec cette spontanéité et cette franchise qui étaient le fond et le charme de son caractère.

Une cérémonie touchante vint servir encore, en quelque sorte, comme d'un nouveau trait d'union. Le 10 octobre 1770, au bout de cinq mois d'attente exigés par son père, Mme Louise prit l'habit de carmélite à Saint-Denys, et ce fut des mains de la Dauphine qu'elle le reçut. Quelles que fussent les répugnances de l'humble religieuse, la cérémonie se fit avec un grand éclat. Le nonce du Pape y fut, vingt-deux évêques y assistèrent, et la fille de France reprit pour ce jour-là le costume et le cortège d'une puissante princesse. Mais quand, après les interrogations accoutumées, elle reparut dans le chœur, dépouillée de ses riches parures et couverte d'une bure grossière, pour s'agenouiller aux pieds de sa nièce, des pleurs coulèrent de tous les yeux, et la Dauphine elle-même arrosa de ses larmes le scapulaire et le manteau dont elle revêtit l'humble postulante [270].

Mesdames, comme le Roi, ne s'étaient pas senties assez fortes pour assister à ce grand sacrifice: il en eût trop coûté à leur cœur, dit une lettre du Carmel; elles en recueillirent avidement l'écho des lèvres de leur nièce, et il semble que l'amitié de Marie-Antoinette et de ses tantes ait été resserrée par ce grand exemple et cette grande leçon.

Les effets ne tardèrent pas à s'en faire sentir. Mesdames étaient timides, même avec leur père: elles n'aimaient pas le monde, craignaient la représentation, vivaient dans un petit cercle d'intimes qui se transformait trop souvent en petit cercle d'intrigues; elles s'y permettaient des propos au moins indiscrets et des critiques malveillantes [271]. La Dauphine se laissait aller à prendre part à ces critiques; son penchant à la moquerie, ainsi encouragé et se croyant enfermé dans les limites étroites d'une société restreinte, se donnait libre carrière, et ses mots spirituels, aussitôt colportés à la Cour et méchamment commentés, froissaient ceux qui en étaient l'objet et indisposaient le Roi [272]. On prétendit même qu'elle tournait les travers de certaines personnes en ridicule et leur éclatait de rire au nez [273].

Puis soudain on vit la jeune princesse devenir timide, comme ses tantes, sauvage, effarouchée, malgré le succès qu'elle avait dans le monde [274]. Elle n'adressait pas la parole aux personnages de distinction [275]; elle n'osait pas parler au Roi; elle ne tenait plus le jeu chez elle [276]; elle s'affranchissait le plus possible des devoirs de la représentation, ou, quand elle se voyait dans la nécessité de les remplir, elle était dans une agitation terrible [277].

Un jour, c'était le 4 septembre 1770, le Corps de ville de Paris et les États du Languedoc devaient être présentés à la Dauphine, le premier par le duc de Chevreuse, gouverneur de Paris, les seconds par le comte d'Eu, gouverneur de la province. Mesdames, toujours embarrassées de leur maintien quand il fallait paraître en public, voulurent persuader à leur nièce de recevoir les compliments sans y répondre; «elles-mêmes, disaient-elles, n'avaient jamais fait autrement.» Heureusement Mercy fut averti. Il combattit énergiquement les conseils de Mesdames: Marie-Antoinette l'écouta: elle fit au Corps de Ville et aux États une réponse pleine de grâce: les députés et le public furent enchantés [278].

Mais le fidèle ambassadeur n'était pas toujours là pour lutter contre l'influence prépondérante des tantes. Il avait bien de la peine, dans ses visites bi-hebdomadaires à corriger l'impression mauvaise produite par des conversations et des exemples de chaque jour. Les insinuations des vieilles princesses, tombant périodiquement sur l'esprit de la jeune femme, finissaient par y pénétrer, quelles que fussent d'ailleurs ses répugnances et les protestations de son bon sens, comme l'eau qui coule goutte à goutte vient à bout d'user le roc le plus dur [279]. Ce déplorable ascendant s'étendait à tout, se mêlait de tout, touchait à tout. «Mesdames ne se bornent pas à gouverner Madame la Dauphine dans les choses qui lui sont personnelles, écrivait Mercy; elles veulent aussi étendre leur pouvoir sur les gens attachés au service de Son Altesse Royale, porter atteinte à leurs prérogatives, confondre leurs rangs et diminuer ainsi la différence très marquée qui doit exister entre l'état d'une Dauphine et celui de Mesdames de France [280].» Confondre l'état de la Dauphine et celui de Mesdames, c'était bien là, au fond, le but des filles de Louis XV.

Malgré tout, entraînée par cette absence de calcul et ce besoin d'expansion, qui était le signe de son caractère, Marie-Antoinette ne savait dissimuler à ses tantes ni ses joies ni ses espérances. Un jour elle avait reçu du Dauphin une promesse d'intimité, longtemps attendue et ardemment souhaitée: tout heureuse de cette perspective, elle ne voulut pas garder son bonheur pour elle et courut en faire part à Mme Adélaïde et à Mme Sophie. Bavardes comme des vieilles filles, Mesdames n'eurent pas la discrétion de respecter cette confidence de la jeune femme: elles la racontèrent à tant de monde que cela devint la nouvelle du jour. Effarouché et mécontent, le Dauphin manqua à sa parole et le ménage fut quelque temps en froid [281].

Derrière Mme Adélaïde, et la dirigeant, il y avait sa dame d'atours, la comtesse de Narbonne, femme de peu de moyens [282], suivant Mercy, mais très versée dans l'intrigue, à une Cour où il fallait moins de talent que de brigues pour réussir, et qui avait su prendre sur sa maîtresse un ascendant dominateur. Mme de Narbonne ne négligeait rien pour attirer la Dauphine et acquérir sur elle le même crédit qu'elle avait sur Mme Adélaïde. Soit paresse d'esprit, soit besoin d'amusement et facilité de se les procurer chez la dame d'atours, Marie-Antoinette avait fini par subir cette influence [283]. On en vit un jour un singulier exemple.

Lorsque l'Archiduchesse avait quitté Vienne, sa mère lui avait recommandé d'obtenir comme faveur spéciale pour le marquis de Durfort, qui avait négocié son mariage, le titre de duc. A plusieurs reprises, soit dans ses lettres à sa fille, soit dans sa correspondance avec Mercy, Marie-Thérèse, qui avait le don de la reconnaissance, était revenue sur ce sujet, s'étonnant qu'une grâce, si souvent accordée à des gens qui ne valaient pas le marquis de Durfort, fût si longtemps différée [284]. Il y avait là cependant un intérêt direct pour Marie-Antoinette à montrer qu'elle protégeait ceux qui lui avaient rendu service et qu'elle avait assez de crédit pour les protéger efficacement. Mais, à chaque ouverture, la jeune princesse ajournait la question: il fallait attendre, l'occasion n'était pas favorable, etc. Elle en avait bien parlé à Choiseul, mais elle n'osait pas en parler au Roi [285]. La vérité est que Mme Adélaïde s'opposait à ce que le marquis de Durfort fût créé duc, parce que l'éclat de ce titre eût rejailli en quelque sorte sur sa sœur cadette, Mme Victoire, dont la marquise de Durfort était dame d'atours. C'était d'ailleurs le moment où Mmes Adélaïde et Sophie s'efforçaient [286] d'éloigner la Dauphine de leur sœur, dont l'affection et l'humeur plus douce les offusquaient [287].