A sept heures et quart, le Roi reprit le chemin de la Muette; une demi-heure après, la Reine partit à son tour. Tous deux parcoururent, en s'en allant, les principales rues et les places brillamment illuminées, et en particulier la place Vendôme et la place Louis XV [1447]. Des acclamations enthousiastes les saluaient sur leur passage, plus bruyantes toutefois pour le Roi que pour la Reine [1448]. Comme si quelque amertume devait toujours être mêlée aux joies les plus pures et les plus légitimes de cette princesse, Louis XVI, de mauvaise humeur, ce jour-là, nous ne savons pourquoi, avait repoussé, avec une raideur inaccoutumée, les demandes qu'elle lui avait adressées. Il n'avait pas consenti à ce que, à son entrée à Notre-Dame, on lui fît hommage des drapeaux pris à Saint-Eustache, avant de les suspendre aux voûtes de la basilique. Et le soir, malgré les instances de sa femme, il avait tenu à retourner seul à la Muette, afin de ne pas confondre les deux cortèges dans un même éclat. Ce qui était plus grave, un pamphlet effroyable, odieusement injurieux pour la Reine, avait été affiché le matin à la porte même de la cathédrale [1449], et le bruit avait couru qu'un grave danger la menacerait à l'Hôtel-de-Ville, en sorte que l'infortunée souveraine, imprudemment avertie par le comte d'Artois de ces bruits et de ces menaces, avait passé toute la journée dans des transes qui avaient empoisonné son bonheur [1450].
Le 23, le Roi et la Reine revenaient à Paris pour le bal de l'Hôtel-de-Ville et s'y montraient fort gais, en dépit de la cohue qui emplissait la salle au point de les étouffer à moitié [1451].
En province, l'enthousiasme était sans mélange; c'était un «délire patriotique», disait un chroniqueur. Les États de Bourgogne dotaient douze jeunes filles; l'archevêque de Vienne en faisait autant; le Parlement de Rennes envoyait six mille livres aux pauvres [1452]. A Soissons, l'intendant Le Pelletier offrait une fête aux laboureurs de sa généralité et distribuait du vin à trois mille personnes [1453]. A Limoges, on élevait une fontaine et on créait une place Dauphine [1454]; à Orléans, on baptisait une rue du même nom [1455]. A Rouen, un comédien de passage, obscur encore mais destiné à une grande et sinistre célébrité, Collot d'Herbois, faisait jouer, sur le théâtre de la ville, une pièce de sa composition, et chanter un couplet qui, s'il n'était qu'une œuvre poétique au-dessous du médiocre, était du moins une ardente profession de foi monarchique, et un hommage de dévouement à l'auguste princesse «dont la bonté et les vertus ont conquis tous les cœurs»:
Pour le bonheur des Français,
Notre bon Louis seize
S'est allié pour jamais
Au sang de Thérèse.
De cette heureuse union
Il sort un beau rejeton.
Pour répandre en notre cœur