La chambre du Roi seule avait une cheminée; le reste de l'appartement était chauffé par un gros poêle placé au centre.
Le mobilier était bien simple: un grand lit de damas vert pour le Roi, un petit lit de sangle pour le Dauphin, une commode d'acajou, un secrétaire en bois de rose et quelques sièges; deux baromètres le long des murs; sur la cheminée, une glace et une pendule qu'on ne tarda pas à enlever, parce que le cadran portait: Lepaute, horloger du Roi. L'oratoire ne contenait qu'un petit poêle, une chaise de paille, une chaise de canne et un tabouret de crin. Dans la salle à manger, une table d'acajou, une servante, deux encoignures en bois de rose et des chaises.
Le troisième étage, réservé aux princesses, était distribué comme le second. La chambre de la Reine était au-dessus de celle du Roi; Madame Royale logeait dans la chambre de sa mère; la tourelle servait de cabinet. Le papier était de couleur tendre, à bandes vertes et bleues; le lit était de damas vert. Le mobilier se réduisait à une commode d'acajou, un grand canapé et quelques sièges. Sur la cheminée, qui fumait beaucoup [1386], la pendule, par une ironie inconsciente ou voulue, représentait la Fortune faisant tourner sa roue. Dans la chambre à côté couchait Mme Élisabeth, sur un misérable lit de fer, revêtu d'une housse en toile de Jouy. Tison et sa femme, les deux espions, occupaient la troisième pièce; l'antichambre servait aux municipaux, qui y demeuraient jour et nuit. Le quatrième étage était vide. Enfin, entre le toit pointu de la Tour et les créneaux régnait une galerie, où la famille royale allait parfois se promener; mais on avait eu soin de placer des jalousies entre les créneaux, pour empêcher les prisonniers de voir et d'être vus.
Les précautions les plus minutieuses avaient été prises pour la garde des captifs. A la grande porte de la rue était un portier, nommé Darque, ancien bedeau du Grand Prieur; à la porte de la Tour, le concierge Mathey, et les deux guichetiers, Rocher et Risbey, ces deux misérables dont nous avons déjà parlé. Huit commissaires dont le service durait quarante-huit heures, et qui se renouvelaient chaque jour par moitié, étaient chargés de la surveillance [1387]. Le jour, l'un d'eux était constamment près de Louis XVI, un autre près de Marie-Antoinette; les six autres se tenaient dans la chambre du Conseil. Un effectif de 287 hommes,—réduit, après la mort du Roi, à 240—sous les ordres d'un commandant général et d'un chef de légion, avec deux canons et vingt artilleurs, assurait la garde du Temple [1388]. Un chef de cuisine, nommé Gagnié, avec deux chefs d'office, un pâtissier, un rôtisseur, et les trois officiers de bouche que nous avons déjà nommés, Turgy, Chrétien et Marchand, étaient chargés du service de table; le service intérieur était confié à Cléry et au ménage Tison.
Le Roi se levait à sept heures et priait jusqu'à huit [1389]; il lisait l'Office des chevaliers du Saint-Esprit, et, comme on avait refusé de laisser dire la messe au Temple, même les jours de fête, il s'était fait acheter un bréviaire à l'usage du diocèse de Paris. A neuf heures, il allait déjeuner chez la Reine. Cléry montait en même temps, accommodait les cheveux des princesses, et, par ordre de Marie-Antoinette, apprenait à Madame Royale à se coiffer: prévoyant trop bien l'avenir, la malheureuse Reine voulait que sa fille pût se passer de tout service. Après le déjeuner, le Roi donnait quelques leçons au Dauphin jusqu'à onze heures; le jeune prince jouait ensuite jusqu'à midi. C'était l'heure de la promenade, et la famille royale tout entière descendait, quelque temps qu'il fît, parce que la garde, qu'on relevait à ce moment-là, voulait s'assurer par ses yeux de la présence des prisonniers. La promenade durait jusqu'à deux heures, où l'on remontait pour dîner [1390].
Après le dîner, le Roi et la Reine jouaient au trictrac ou au piquet, ou plutôt faisaient semblant de jouer, afin de pouvoir se dire quelques mots [1391]. Pendant ce temps, le Dauphin et Madame Royale jouaient dans l'antichambre au volant ou au siam, ou à d'autres jeux: Mme Élisabeth présidait à ces amusements. C'était l'instant qu'elle choisissait pour faire des questions à Cléry ou lui donner des instructions; le jeune prince et sa sœur, par leurs jeux bruyants, facilitaient ces entretiens de leur tante et du fidèle serviteur, et les avertissaient par un signe, si quelques municipaux, ou ce qui était pire, si Tison ou sa femme, que les bons procédés de la famille royale n'avaient pu désarmer, s'approchaient [1392]. A quatre heures, la Reine montait avec ses enfants: conformément à l'arrêté des commissaires, elle pouvait emmener son fils, pendant que le Roi sommeillait un moment. A six heures l'enfant redescendait chez son père qui le faisait travailler ou jouer jusqu'à l'heure du souper [1393]. Pour s'occuper plus utilement de l'éducation de son fils, le monarque étudiait chaque jour pendant quatre heures, dit Cléry [1394], des auteurs latins ou lisait des livres de voyages et d'histoire naturelle.
A neuf heures, après le souper, la Reine déshabillait promptement son fils et le mettait au lit. Les princesses remontaient ensuite et le Roi ne se couchait qu'à onze heures. La Reine, dans la journée, travaillait beaucoup à la tapisserie ou s'occupait de l'éducation de sa fille; elle la faisait étudier et lire à haute voix. Mme Élisabeth passait une partie de son temps à prier à genoux près de son lit [1395]; chaque jour, elle récitait son office et lisait des livres de piété [1396], qu'elle avait fait acheter par Cléry [1397]. Souvent, la Reine lui demandait de les lire tout haut [1398].
Pas plus dans la grosse Tour que dans la petite, les vexations et les insultes n'étaient épargnées aux prisonniers. Dès le 7 octobre, au nom de l'égalité, le Roi avait été dépouillé des insignes de ses ordres. Tout était arbitraire et dépendait de l'humeur ou des caprices des gardiens. Un jour, un municipal défendit à Cléry de monter chez la Reine pour la coiffer; il fallut que la malheureuse femme descendît chez son mari, apportant elle-même tout ce qui était nécessaire à sa toilette. Un autre voulut la suivre, lorsque, à midi, suivant l'usage, elle entrait chez Mme Élisabeth pour quitter sa robe du matin; devant l'inconvenante importunité de cet homme, la Reine dut renoncer à s'habiller. Certains commissaires avaient les exigences les plus bizarres: l'un faisait rompre des macarons ou fendre des noyaux de pêche, pour s'assurer qu'on n'y avait pas caché de billet; un autre forçait Cléry à boire de l'essence de savon, destinée à la barbe du Roi, sous prétexte que ce pouvait être du poison. Un autre encore coupait les marges d'un livre, que Mme Élisabeth renvoyait à la duchesse de Sérent, dans la crainte qu'on n'eût écrit quelque chose dessus avec de l'encre sympathique [1399].
Un autre jour, la Reine avait cassé son peigne; elle priait Turgy de lui en acheter un autre. «Achetez-en un en corne, dit le municipal Dorat-Cubières; le buis serait trop bon pour elle.» La Reine fit semblant de ne pas entendre. Dorat-Cubières était un poète qui avait jadis encensé, dans ses fades petits vers, la famille royale; nul alors n'avait été flatteur plus obséquieux que lui [1400].