La Reine a froid; l'atmosphère déjà fraîche des premières nuits d'automne, les brouillards du fleuve, l'humidité de la prison glacent son sang dans ses veines. Sur le conseil de l'abbé Girard, elle place un oreiller sur ses pieds et s'absorbe dans le recueillement de ses pensées et de ses muettes prières [1665].

A sept heures, un nouveau personnage entre dans la prison; c'est le dernier acteur de ce drame lugubre, le bourreau. «Vous venez de bonne heure, Monsieur,» lui dit Marie-Antoinette, «ne pourriez-vous pas retarder?»—«Non, Madame, j'ai ordre de venir [1666].» La Reine coupe elle-même ses cheveux [1667] et Samson procède rapidement à la fatale toilette. Puis on attend. Le prêtre essaie quelques exhortations, la Reine ne les écoute que d'une oreille distraite. Sa pensée n'est plus là. Mais l'abbé Girard s'étant hasardé à dire: «Votre mort va expier...»—«Ah!» interrompt-elle vivement, «des fautes, mais pas un crime [1668]

Dès cinq heures du matin, le rappel a été battu dans les quarante-huit sections de Paris. A sept heures, toute la force armée est sur pied; des canons ont été rangés aux extrémités des ponts, places et carrefours, depuis le Palais jusqu'à la place de la Révolution. A dix heures du matin, de nombreuses patrouilles circulent dans les rues [1669]. La foule se presse aux portes de la Conciergerie, impatiente et houleuse; des milliers de sans-culottes [1670] sont là, injuriant leur victime, et attendant leur proie.

A onze heures, un mouvement se fait. La porte de la prison s'ouvre; la Reine paraît, majestueuse et fière, comme à Versailles; vêtue d'un déshabillé de piqué blanc [1671], comme pour un jour de triomphe, a dit un témoin oculaire [1672]; chaussée de souliers de prunelle noire, avec des talons très haut, à la Saint-Huberty [1673]; un fichu de mousseline blanche autour du cou; sur la tête un bonnet de linon sans barbes,—elle n'a pu obtenir d'aller nu-tête à l'échafaud [1674];—les coudes retirés en arrière par une grosse ficelle, dont le bourreau tient l'extrémité; le teint pâle, un peu rouge aux pommettes, les yeux injectés de sang, les cils immobiles et raidis [1675]; la lèvre plissée par un ineffable dédain [1676]. Autour d'elle des gendarmes; près d'elle, le curé de Saint-Landry: «Voulez-vous que je vous accompagne?» a dit le prêtre constitutionnel.—«Comme vous voudrez,» a répondu insoucieusement la Reine [1677].

Trente mille hommes forment la haie, depuis la Conciergerie jusqu'à la place de la Révolution [1678]. Cet appareil militaire, cette crainte d'une évasion possible, d'un complot pour enlever la condamnée pendant le trajet [1679], cette foule immense qui roule comme la vague, c'est le suprême et involontaire hommage rendu à la grandeur de Marie-Antoinette; car on n'a pas eu pour cette majesté déchue les mêmes égards que pour son mari. La voiture qui l'attend, acculée à quelques pas de la porte, n'est point un carrosse, comme pour Louis XVI, c'est l'ignoble charrette des condamnés vulgaires, avec ses roues pleines de boue, une planche pour banquette, sans paille ni foin sur le plancher; pour la traîner, un grossier cheval blanc; pour la conduire, un homme en blouse, à figure sévère et sinistre. La Reine ne peut retenir un mouvement de surprise, à la vue de cet étrange véhicule [1680]; mais elle ne tarde pas à dominer cette émotion passagère.

Au marche-pied, placé derrière la charrette, on ajoute une petite échelle assez large, de quatre ou cinq échelons. Samson offre la main à la condamnée, pour l'aider à franchir les degrés; la Reine refuse d'un geste et monte seule, sans appui. Elle se place sur la banquette, le dos tourné au cheval; le prêtre s'assied près d'elle. «Voici, Madame, lui dit-il, l'instant de vous armer de courage.»—«Du courage,» reprend-elle vivement, il y a «si longtemps que j'en fais l'apprentissage, qu'il n'est pas à croire que j'en manque aujourd'hui [1681].» Le prêtre insiste; elle lui impose silence, en lui répétant avec fermeté «qu'elle n'est point de sa religion, qu'elle meurt en professant celle de son époux et qu'elle n'oubliera pas les principes qu'il lui a répétés tant de fois [1682]». Le bourreau et son aide sont debout, derrière la Reine, le tricorne à la main, appuyés aux parois de la voiture et mettant «un soin visible à laisser flotter à leur gré les cordes» qui lient les mains de la victime et dont ils tiennent les extrémités.

Un pâle soleil d'automne éclaire cette scène. La charrette s'ébranle; les gendarmes ont peine à lui frayer un passage, au milieu de cette masse compacte de sans-culottes et de tricoteuses qui vont bien gagner leur journée. Un silence étrange règne dans cette foule; mais, à l'entrée de la rue Saint-Honoré, les clameurs commencent. Des lazzis grossiers, des plaisanteries sinistres, des injures infâmes, des cris de mort sortent, comme des émanations malfaisantes, des profondeurs de cette populace en délire et se croisent avec des cris de Vive la République! A bas les tyrans [1683]! Quelques misérables battent des mains [1684]; le comédien Grammont, à cheval, caracole autour de la charrette, donnant le signal des outrages. Impassible et sereine, «sans abattement ni fierté [1685],» la Reine plane au-dessus de cette tourbe; ses regards se posent sur cette foule haineuse, presque sans la voir, et ses oreilles sont frappées de ces bruits, sans les entendre. A peine si, de temps à autre, quelque insulte, plus odieuse que les autres, réussit à parvenir jusqu'à elle et à ramener un instant sur la terre cette pensée, qui monte, obstinément vers le ciel.

Personne aux fenêtres; il ne faut rien au-dessus du niveau brutal de la rue [1686]. Toute sympathie doit se taire; la haine seule a droit de se montrer. Quelques spectateurs, dit-on, pourtant, s'évanouissent de douleur [1687].

La charrette s'avance lentement: il faut, a écrit un journaliste, que la Reine «boive longtemps la mort [1688]». Devant Saint-Roch, le cortège s'arrête; c'est une des stations que l'acharnement ingénieux des bourreaux a ménagées à la victime sur le long chemin de son Calvaire. Sur le perron de l'église est entassée la fine fleur des furies révolutionnaires, le bataillon de la citoyenne Lacombe. Grammont se dresse sur ses étriers, en brandissant son sabre: «La voilà, l'infâme Antoinette, crie-t-il; elle est f....., mes amis!» C'est le signal; un long murmure s'élève de cette foule; les vociférations, les imprécations, les injures viennent se fondre en un immense hurlement de haine et d'insulte. Quelle jouissance pour ces femmes, pour ces lécheuses de guillotine, comme les appelait énergiquement la Commune, si elles pouvaient saisir sur le visage de la condamnée un tressaillement, ou dans ses yeux une larme! Mais cette volupté ne leur est pas donnée; sous le coup de l'outrage, la Reine demeure impassible; elle ne voit rien, elle n'entend rien.