CHAPITRE V

Délabrement des Tuileries.—Premières entrevues de la Reine avec la foule; bonne entente réciproque.—Visites officielles des corps constitués.—Murmures dans le peuple.—Bienfaits de la Reine.—Elle fait retirer des reconnaissances du Mont-de-Piété.—Elle envoie ses bijoux chez son joaillier Daguerre.—Licenciement des gardes du corps.—Pillage de la maison du boulanger François.—Représentation de Charles IX.—Comment la famille royale est installée et vit aux Tuileries.—Education des enfants.—Lettre de la Reine à Mme de Tourzel.—Bienfaisance de Marie-Antoinette.—Traits charmants du Dauphin.—Première communion de Madame Royale.

Le Palais des Tuileries était resté inhabité, presque sans interruption, depuis 1665; rien n'y était préparé pour recevoir les hôtes augustes que la volonté du nouveau souverain venait d'y interner. Des ouvriers, prévenus à la dernière heure, s'efforçaient d'y faire à la hâte quelques réparations indispensables; des échelles étaient dressées de tous côtés [257]. Les meubles étaient vieux, les tentures fanées; les appartements, mal éclairés [258]; les lits manquaient, les portes ne fermaient pas; le Dauphin dut passer la nuit dans une chambre ouverte de tous côtés et dans laquelle sa gouvernante se barricada comme elle put. «Tout est bien laid ici, Maman,» dit l'enfant en y entrant. «Mon fils,» répondit la Reine, «Louis XIV y logeait et s'y trouvait bien; nous ne devons pas être plus difficiles que lui [259].» Et se tournant vers les dames qui l'accompagnaient, comme pour s'excuser du dénuement du Château: «Vous savez, leur dit-elle avec un triste sourire, que je ne m'attendais pas à venir ici [260]

Le lendemain, dès l'aube, une foule immense se pressait dans le jardin; cédant à l'orgueil du triomphe ou plutôt entraînée par un vieil instinct royaliste, elle avait soif de voir cette famille royale dont la présence lui avait si longtemps manqué [261]. La cour, la terrasse, le parc étaient pleins de monde; on demandait à grands cris le Roi et la Reine; Mme Elisabeth alla les chercher. «La Reine, dit la princesse, parla avec toute la grâce que vous lui connaissez. Cette matinée fut très bien pour elle. Toute la journée, il fallut se montrer aux fenêtres; la cour et le jardin ne désemplissaient pas [262].» Quand Marie-Antoinette parut, les bravos furent si vifs et si universels que, d'après le récit d'un ardent patriote, la souveraine fut quelque temps sans pouvoir parler [263].

Un certain nombre de femmes, venues avec des préjugés révolutionnaires, repartaient royalistes. L'une d'elles accusait la Reine d'avoir voulu faire bombarder Paris au 14 juillet et s'enfuir aux frontières le 6 octobre. La Reine répliqua avec douceur que ses ennemis seuls avaient fait courir ce bruit et que ces calomnies avaient fait son désespoir et celui du meilleur des rois. La foule applaudit. Une autre lui adressa la parole en allemand. Marie-Antoinette répondit qu'elle ne l'entendait plus, qu'elle était devenue française, qu'elle avait oublié même sa langue maternelle. Des bravos accueillirent cette déclaration. Quelques femmes prièrent la Reine de faire un pacte avec elles: «Eh! comment, reprit-elle, puis-je faire un pacte avec vous, puisque vous ne croyez pas à celui que mes devoirs me dictent et que je dois respecter pour mon propre bonheur?» Ces femmes lui demandèrent alors des fleurs de son chapeau; elle les détacha elle-même et toute la troupe se les partagea en criant: «Vive Marie-Antoinette! Vive notre bonne Reine [264]!» L'enthousiasme fut général, et, à cette heure, il était sincère.

«La même foule et le même empressement pour voir la famille royale, raconte Mme de Tourzel, continuèrent plusieurs jours avec la même indiscrétion et poussée à un tel point que plusieurs poissardes sautèrent dans l'appartement de Mme Élisabeth, qui supplia le Roi de la loger ailleurs [265].» Mais la Reine était touchée de ces empressements, et, dans sa bonté confiante, elle excusait presque les emportements de ce peuple, qui, vu de près, et laissé à lui-même, lui apparaissait si bon. Un jour, elle était allée visiter, au faubourg Saint-Antoine, la manufacture de glaces; elle fut accueillie avec enthousiasme: «Que le peuple est bon, dit-elle, quand on vient le chercher!»—«Il n'est pas si bon, riposta un courtisan, quand il va chercher.»—«Oh! reprit-elle avec vivacité, c'est qu'alors il est mené par des impulsions étrangères [266].» Au lendemain des jours d'octobre, elle croyait encore à la bonté des Parisiens! Et cependant, au milieu de ces angoisses, ses cheveux, d'un blond si beau, étaient subitement devenus blancs et, au bas de son portrait, peint pour Mme de Lamballe, elle avait de sa main écrit ces mots: «Ses malheurs l'ont blanchie [267]

Aux visites populaires succédèrent les présentations officielles. La Royauté vaincue conservait encore son prestige et le Roi occupait toujours son trône. Le Parlement fut reçu le premier, le vendredi 9 octobre; sa députation comptait trente membres, ayant à leur tête le Premier Président. «Sa Majesté reçut la députation dans son cabinet, ayant à sa droite le Dauphin debout, un ployant derrière lui, et Madame, fille du Roi, à sa gauche, également debout, avec un ployant derrière elle. La Reine après sa réponse voulut bien ajouter que, M. le Dauphin et Madame ne pouvant recevoir dans leur appartement, elle les avait fait venir près de sa personne pour que le Parlement ne fût pas privé du bonheur de les voir [268]

Le même jour, à midi, ce fut la Commune de Paris, conduite par Bailly et Lafayette. «Madame,» dit Bailly à la Reine, «je viens apporter à Votre Majesté les hommages de la ville de Paris, avec les témoignages de respect et d'amour de ses habitants. La ville s'applaudit de vous voir dans le palais de nos rois; elle désire que le Roi et Votre Majesté lui fassent la grâce d'y établir leur résidence habituelle; et lorsque le Roi accorde cette grâce, lorsqu'il daigne lui en donner l'assurance, elle est heureuse de penser que Votre Majesté a contribué à la lui faire obtenir.» La Reine fit à Bailly cette courte réponse: «Je reçois avec plaisir les hommages de la ville de Paris, je suivrai le Roi avec satisfaction partout où il ira et surtout ici [269]

Le mois tout entier fut consacré à des cérémonies de ce genre. La Cour des aides fut reçue le 11; l'Université, le même jour; le Grand Conseil, le mercredi 14; la Chambre des comptes, la Cour des monnaies et le Conseil privé, le lundi 19. Ce jour-là, la Reine était incommodée et ne put voir personne. Enfin, le 20, à six heures et demie du soir, l'Assemblée nationale, de retour à Paris, malgré les sombres pressentiments de ses membres les plus sages, de Malouet en particulier [270], et qui avait tenu la veille sa première séance à l'Archevêché, se présenta inopinément au Château [271].