Vers la même époque, la Reine désolée écrivait à son amie: «J'ai pleuré d'attendrissement en lisant vos lettres. Vous parlez de mon courage; il en faut bien moins pour soutenir les moments affreux où je me suis trouvée que pour supporter notre position, ses peines à soi, celles de ses amis et celles de tous ceux qui nous entourent. C'est un poids trop fort à supporter, et si mon cœur ne tenait par des liens aussi forts à mon mari, mes enfants, mes amis, je désirerais de succomber; mais vous autres me soutenez; je dois encore ce sentiment à votre amitié. Mais, ajoutait-elle tristement, je vous porte à tous malheur et vos peines sont pour moi et par moi [284].»
La garde nationale occupa les postes des Tuileries, comme, le 6 octobre, elle avait occupé ceux de Versailles. Issue d'une émeute, née d'une pensée de défiance contre la monarchie, formée de soldats révoltés et de bourgeois naïfs et frondeurs, tiraillée entre les différents partis, condamnée par son origine même à partager les préjugés de la foule et les illusions de ses chefs, elle ne pouvait, quoiqu'elle eût été très attentive au début [285], apporter à la défense de la royauté ni le dévouement de serviteurs séculaires, ni la solidité d'une troupe disciplinée [286]. L'agitation, un moment apaisée, avait vite recommencé. «Nous vivons au milieu des alertes, écrivait un attaché de la légation de Saxe; le peuple ne paraît pas encore satisfait, malgré tout ce qu'il a obtenu [287].» Les portes cochères des maisons un peu marquantes avaient été crayonnées de noir ou de rouge; on redoutait une émeute [288]. Le 21 octobre, en effet [289], le surlendemain du jour où l'Assemblée tenait à Paris sa première séance, la populace assaillait la boutique d'un boulanger nommé François [290], la pillait, pendait le boulanger en place de Grève, lui coupait la tête et la promenait dans les rues au bout d'une pique [291]. La Reine ne put que donner sur sa cassette une petite pension à la veuve de cet infortuné; elle lui envoya six mille francs [292].
Le 4 novembre, le Charles IX, de Chénier, d'abord interdit, puis autorisé par la faiblesse de Bailly, mettait en feu les spectateurs du Théâtre-Français. Malgré les protestations de l'auteur et sa dédicace enthousiaste au «prince magnanime» que trois ans plus tard il devait condamner à mort, l'attaque contre le trône était transparente, et le moment singulièrement choisi, comme le faisait justement remarquer Beaumarchais [293], lorsque le Roi et sa famille venaient résider à Paris. Chaque soir, les allusions étaient avidement saisies par un public ardent, qui sortait de là, dit Ferrières, «ivre de vengeance et tourmenté d'une soif de sang [294].» Les chefs de la révolution ne s'y trompaient pas. «Cette pièce, écrivait Camille Desmoulins, avance plus nos affaires que les journées d'octobre.» Et, le jour même de la première représentation, Danton disait au parterre: «Si Figaro a tué la noblesse, Charles IX tuera la royauté [295].»
On conçoit que la Reine mît peu d'empressement à se montrer dans les théâtres où se jouaient de telles pièces, et que, sollicitée par une députation de la municipalité et de la garde nationale de paraître aux spectacles, elle ait répondu «qu'elle aurait infiniment de plaisir à se rendre à l'invitation de la ville de Paris, mais qu'il fallait du temps pour perdre le souvenir des affligeantes journées qu'elle venait de passer et dont son cœur avait trop souffert [296]». Tout émue des épreuves qui l'avaient assaillie, des dangers qu'elle avait courus, et qui l'attendaient encore, quoiqu'elle affectât de n'avoir point d'inquiétude [297], alarmée des symptômes qu'elle découvrait chaque jour, et mal rassurée contre les menaces de la rue par la protection de Lafayette, et de sa milice parisienne, elle se renfermait au Château et s'absorbait dans la vie de famille.
Après quelques tâtonnements, inévitables dans le désarroi du premier moment, on avait fini par s'organiser aux Tuileries. Les meubles avaient été apportés de Versailles, et le Roi et la Reine avaient marqué eux-mêmes leurs logements et ceux de leur suite. Le Roi, pour avoir son fils près de lui, avait partagé ses appartements avec le Dauphin; il occupait au rez-de-chaussée, sur le jardin, trois pièces auxquelles on arrivait par la galerie de gauche. A l'entresol était son cabinet de géographie; au premier, sa chambre à coucher; près de cette pièce, la chambre du Conseil.
Les appartements de la Reine étaient près de ceux du Roi. En bas, son cabinet de toilette, sa chambre à coucher et le salon de compagnie. A l'entresol, la bibliothèque, qu'elle avait fait venir de Versailles [298]: bibliothèque grave et pieuse, «qui, dit un auteur, annonce un esprit sérieux et cultivé [299]»; et où, parmi des ouvrages d'apologétique chrétienne, de philosophie et d'histoire, on ne trouve que de rares romans, les poètes classiques et quelques pièces de théâtre [300]. Au-dessus de cette bibliothèque, l'appartement de Madame, séparé de la chambre du Roi par celle du Dauphin. Mme de Tourzel habitait le rez-de-chaussée [301]. Un petit escalier noir reliait l'appartement du jeune prince à celui de sa gouvernante. Seules, la Reine et Mme de Tourzel en avaient la clef [302]. D'autres escaliers permettaient au Roi et à la Reine de communiquer librement entre eux et avec leurs enfants. Mme de Lamballe occupait le rez-de-chaussée du pavillon de Flore; Mme Elisabeth, le premier étage; Mesdames de Mackau, de Grammont, d'Ossun, l'étage supérieur; Mesdames, le pavillon de Marsan. Monsieur et Madame habitaient le Luxembourg [303].
Au bout de quelques jours, la Cour avait repris ses habitudes. Les principales charges, les premiers gentilshommes de la chambre, les ducs de Villequier et de Duras, le grand prévôt, marquis de Tourzel, le grand maréchal-des-logis, marquis de Brézé, étaient revenus à leur poste [304]. Il y avait jeu les dimanche et jeudi, et parfois grand couvert le dimanche [305]. La princesse de Lamballe essaya, pour distraire sa royale amie, d'organiser chez elle quelques soirées. Mais Marie-Antoinette n'avait plus le cœur à la joie. Il y avait, par un reste d'étiquette, quelques actes de représentation; mais, la plupart du temps, la Reine restait chez elle avec son mari et ses enfants. Elle déjeunait seule tous les jours, voyait ensuite son fils et sa fille; pendant ce temps, le Roi venait lui rendre visite. Puis elle allait à la messe; durant quelque temps, et jusqu'à ce qu'on ait eu le temps d'élever une sorte de galerie en planches, elle traversait, pour se rendre à la chapelle, la grande terrasse du Château en plein air, au milieu des regards curieux ou hostiles [306]; après la messe, elle revenait s'enfermer dans ses cabinets. Elle dînait à une heure, avec le Roi, Madame Royale et Mme Elisabeth. Après le dîner, elle faisait, dans la galerie de Diane [307], une partie de billard avec Louis XVI, qui, ayant renoncé à sortir depuis le départ des gardes du corps [308], avait besoin d'un peu d'exercice; elle travaillait à la tapisserie et rentrait de nouveau chez elle jusqu'à huit heures, heure à laquelle Monsieur et Madame arrivaient pour souper. A onze heures, on se séparait [309].
Dans ses appartements, la vie de Marie-Antoinette se partageait entre le travail manuel et l'éducation de ses enfants. Son esprit, soucieux des affaires publiques, avait besoin d'une distraction qui occupât les doigts sans absorber l'attention. Le travail manuel lui rendait ce service; elle l'avait toujours aimé; elle s'y attacha plus encore. On la vit entreprendre de grands ouvrages de tapisserie, besogne facile, qui laissait à la pensée sa liberté, et Mme Campan assure qu'une marchande de Paris, Mme Dubuquois, conserva longtemps dans son magasin un tapis fait par la Reine et Mme Elisabeth pour le grand appartement du rez-de-chaussée des Tuileries [310].