CHAPITRE VI
Travaux de l'Assemblée.—Les biens du clergé sont déclarés à la disposition de la nation.—Suppression des Parlements.—Affaire de Favras.—Sa mort héroïque.—Plan d'évasion d'Augeard.—Démarche du Roi à l'Assemblée le 4 février 1790.—On présente à la Reine la veuve et le fils de Favras.—Mort de Joseph II.—Publication du Livre rouge.—Alarmes aux Tuileries.—Séjour à Saint-Cloud.—Fédération du 14 juillet 1790.—La famille royale est acclamée par les fédérés.—Enquête et rapport de Chabroud sur les journées d'octobre.
Réinstallée à Paris, dans la salle du Manège, l'Assemblée avait repris le cours de ses discussions. Pour combler le déficit, elle s'en prenait au clergé. Le 2 novembre, sur la proposition du trop fameux évêque d'Autun, elle déclarait que les biens ecclésiastiques étaient à la disposition de la nation. C'était le premier pas dans la voie de la spoliation. Le lendemain, à l'instigation d'Adrien Duport, l'Assemblée ajournait la rentrée des Parlements, en attendant qu'elle les supprimât. Ainsi ce grand corps, qui avait été le promoteur de la réunion des États généraux, en était la première victime. Bientôt après, les provinces étaient remplacées par les départements. Les ministres acceptaient ces changements avec une facilité qui rendait leur résignation suspecte. «Le pouvoir exécutif fait le mort,» s'écriait Charles de Lameth [335], et les chefs de la Révolution se défiaient de cette attitude passive, lorsque l'affaire du marquis de Favras vint fournir un corps à leurs soupçons.
Quel était au fond le plan du marquis de Favras? Voulait-il réellement enlever le Roi et la famille royale, pour les conduire hors de Paris? Préparait-il un plan de contre-révolution? Sous quelle inspiration? Avec quels appuis? Un grand mystère plane sur tous ces points et y planera probablement toujours, grâce à l'héroïque silence de l'accusé. On a dit que la Reine redoutait ses aveux [336]. Monsieur, dont les journaux avaient mêlé le nom à cette affaire, effrayé de ces dénonciations, crut devoir se justifier publiquement et se rendit, le lendemain de l'arrestation de Favras, à l'Hôtel-de-Ville, pour protester de son attachement à la Révolution: démarche étrange et qui fut jugée peu digne d'un fils de France [337].
Le procès fut rapidement instruit: arrêté le 25 décembre 1789, et traduit devant le Châtelet, Favras répondit avec un calme admirable aux allégations de ses dénonciateurs, deux individus de petit état et de petite réputation. Mais l'arrêt était rendu d'avance: «Il fallait, écrivait Mme Elisabeth à Mme de Bombelles, il fallait effrayer ceux qui voudraient servir le Roi; il fallait du sang au peuple et le sang d'un homme à qui l'on pût donner le nom d'aristocrate [338].» Le jour où le jugement fut rendu, la foule hurlait autour du prétoire, réclamant à grands cris la mort de l'accusé et essayant d'intimider les juges. Les juges cédèrent: la démonstration populaire suppléa aux preuves qui n'existaient pas, et Favras fut condamné à être pendu. «Votre vie, lui dit Quatremère, rapporteur du procès, est un sacrifice que vous devez à la tranquillité publique.» Favras ne répondit que par un regard de mépris à cette étrange théorie par laquelle, depuis l'origine du christianisme, les peureux ont toujours tenté de légitimer leurs défaillances.
Le lendemain, vendredi 19 février, à la lueur des torches, au milieu des cris d'une joie féroce et d'un appareil inusité, Favras fut pendu en place de Grève. Jusqu'à la fin, il montra le même sang-froid, n'opposant aux injures qu'un dédaigneux sourire et refusant noblement de révéler son secret: «Citoyens,» dit-il, «je meurs innocent; priez Dieu pour moi. Je meurs avec le calme que donne la tranquillité de la conscience et je recommande ma mémoire à l'estime de tous les citoyens vertueux, ainsi que ma femme et mes enfants, à qui j'étais si nécessaire. Je demande la grâce des faux témoins, s'ils étaient reconnus comme tels, et que personne n'appréhende les suites d'un complot imaginaire [339].» Et se tournant vers le bourreau: «Allons, mon ami, dit-il, fais ton devoir.» Incapable de comprendre cet héroïsme, la foule insulta le mourant par des rires, des danses et des applaudissements ironiques; quelques misérables eurent même le courage de crier: Bis! et l'on ne sauva le cadavre des derniers outrages que par une inhumation précipitée [340]. Le Roi et la Reine furent profondément affectés de cette condamnation et de cette mort. «Je fus témoin de leur douleur, raconte Mme de Tourzel, et je ne puis encore penser à l'état où je vis la Reine, quand elle apprit que M. de Favras n'existait plus [341].»
Un projet plus sérieux, ou du moins mieux connu que celui de Favras,—car il a été raconté en détail par son auteur lui-même,—avait été conçu par un secrétaire des commandements de la Reine, Augeard. Frappé des dangers qui menaçaient la famille royale et surtout Marie-Antoinette, Augeard avait proposé à cette princesse de l'emmener avec ses enfants, un soir, dans une voiture de poste à deux chevaux: elle eût pris le costume d'une gouvernante et le Dauphin eût été habillé en fille. Le lendemain matin, on devait descendre à Saint-Thierry, maison de campagne de l'archevêque de Reims, et, repartant après un repas sommaire, en ayant soin d'éviter les villes, on serait arrivé au château de Buzancy, appartenant à Augeard, d'où un relai, préparé à l'avance, eût conduit les fugitifs à la frontière. Le plus grand secret eût couvert ce plan, même à l'égard du Roi. La Reine accepta d'abord; mais quand il fallut prendre une décision définitive, elle ne put s'y résoudre, et aux instances pressantes d'Augeard ne répondit que par ces mots: «Toute réflexion faite, je ne partirai pas; mon devoir est de mourir aux pieds du Roi [342].» Quelques précautions qu'eût prises Augeard, son projet transpira; il fut arrêté et emprisonné; mais, plus heureux que Favras, il fut relâché après quatre mois et demi [343] de détention.
Ces diverses affaires, celle de Favras surtout, avaient donné lieu à tant d'imputations contre la Cour, que les ministres, Necker en particulier, conseillèrent à Louis XVI de faire une démarche publique pour affirmer son attachement au nouveau régime. Docile aux inspirations de ses ministres, le Roi y consentit. Le jeudi 4 février, il prévint par un billet le président qu'il se rendrait à l'Assemblée vers midi et voulait y être reçu sans cérémonie. La séance fut aussitôt suspendue; une housse de velours rouge, fleurdelysée d'or, fut jetée sur le fauteuil du président, et en attendant l'auguste visiteur, «tout le monde,» raconte un témoin oculaire dans le style sentimental alors à la mode, «se félicitait avec son voisin de la jouissance délicieuse et anticipée de voir son père et son ami. C'est ainsi que, dans l'effusion des âmes, on appelait le bon Louis XVI [344].»
A une heure, le Roi parut, vêtu simplement et sans appareil, et prononça un discours, rédigé en partie par Necker. Il protesta de son adhésion à la Constitution, vanta les réformes opérées par l'Assemblée, et désavoua toute entreprise qui tendrait à en ébranler les principes. «Moi aussi,» dit-il en faisant allusion aux sacrifices que le nouveau régime imposait à tant de gens; «moi aussi j'aurais bien des pertes à compter, si, au milieu des plus grands intérêts, je m'arrêtais à des calculs personnels; mais j'ai trouvé une compensation pleine et entière dans l'accroissement du bonheur de la nation; c'est du fond de mon cœur que j'exprime ici ce sentiment. Je défendrai donc, je maintiendrai la liberté constitutionnelle, dont le vœu général, d'accord avec le mien, a consacré le principe; je ferai davantage, et, de concert avec la Reine, qui partage tous mes sentiments, je préparerai de bonne heure l'esprit et le cœur de mon fils au nouvel ordre de choses que les circonstances ont amené; je l'habituerai, dès ses premiers ans, à être heureux du bonheur des Français et a reconnaître toujours, malgré le langage des flatteurs, qu'une sage Constitution le préservera des dangers de l'inexpérience et qu'une juste liberté ajoute un nouveau prix aux sentiments d'amour et de fidélité, dont la nation française, depuis tant de siècles, donne à ses Rois des preuves si touchantes [345].»