Cette Constitution aurait-elle été un retour à l'ancien régime? Assurément non: le mot même de constitution en excluait la pensée. Jamais Louis XVI,—le fait est banal à force d'être évident,—jamais Louis XVI n'avait souhaité le pouvoir absolu et, en 1791, il le souhaitait moins que jamais. «Le Roi, écrivait, le 13 juillet, la marquise de Bombelles, bien au courant des intentions de la famille royale, puisque son mari était, avec le baron de Breteuil, l'agent accrédité de la Cour à l'étranger, le Roi voulait revenir à la déclaration du 23 juin, par laquelle il remplissait le vœu que la nation avait témoigné par ses mandats lors des États généraux; il restreignait son pouvoir, mais en même temps il l'assurait et rassurait les esprits; car jamais le despotisme ne pourra plus avoir lieu en France et, il faut être juste, il n'est pas désirable. Le Roi ne voulait donc pas conquérir son royaume, armé de forces étrangères; il voulait en imposer à ses sujets et traiter avec eux [584].» Pour satisfaire les intérêts en éloignant l'idée d'une banqueroute imminente, il aurait garanti le paiement des rentes viagères en entier, réduit l'agiotage et les emprunts onéreux à un taux raisonnable, et, en rendant au clergé ses biens, l'aurait chargé de rembourser les assignats. Cela était possible, disait Fersen, et les biens du clergé réalisés par lui, comme il l'avait proposé, auraient produit des résultats qu'on ne pouvait attendre avec la confiscation par l'Assemblée. Ainsi, les capitalistes, qui avaient tout fait pour la Révolution et que la Révolution menaçait maintenant dans leurs intérêts, seraient rassurés et se seraient prononcés pour un retour de l'autorité royale, qu'ils redoutaient moins encore que la banqueroute [585].

Etait-ce suffisant? Il est permis d'en douter.

Mais il importe de remarquer pourtant qu'après l'échec de Varennes, et lorsqu'on se trouva en présence de la Constitution si défectueuse que l'Assemblée avait substituée aux propositions du Roi, bien des gens de ceux-là même qui avaient applaudi à l'arrestation de Louis XVI, qui y avaient peut-être contribué, en vinrent,—c'est un témoin non suspect qui l'affirme,—à regretter ce qu'on appelait le plan de Montmédy; car, disait-on, il promettait à la France une constitution également éloignée des deux extrêmes [586].

La Reine partageait la pensée de son mari. Elle avait déclaré, dès le commencement de 1790, qu'elle ne voulait pas de «contre-révolution [587];» elle l'avait redit le 12 juin [588] et, le 3 février 1791, elle écrivait encore à Mercy: «Nous sommes décidés à prendre pour base de la Constitution la déclaration du 23 juin, avec les modifications que les circonstances et les événements ont dû y apporter [589]

Quelles eussent été ces modifications? Nous ne saurions le dire; mais il est certain que Marie-Antoinette, comme Louis XVI, était décidée à donner satisfaction aux vœux des cahiers de 1789, et à faire jouir enfin la France d'une juste et bonne liberté, «telle, disait-elle, que le Roi l'a toujours désirée lui-même pour le bonheur de son peuple, loin de la licence et de l'anarchie qui précipitaient le plus beau royaume dans tous les maux possibles [590]

En attendant la réalisation de ce plan, la Reine était plus surveillée que jamais. Si quelque compatriote, un ami d'enfance, ou un envoyé de son frère, comme le prince de Lichtenstein, venait la visiter dans sa prison des Tuileries, elle était obligée de le congédier au plus vite et de lui bien recommander de ne dire à personne qu'il l'avait vue en particulier: «Quoique je ne l'aie vu,—le prince de Lichtenstein,—qu'une fois chez moi pendant dix minutes, écrivait-elle à Léopold, je crois que tout Autrichien un peu de marque me doit dans ce moment de n'être point ici.» Et elle ajoutait tristement: «Notre santé continue à être bonne, et elle le serait bien davantage, si nous pouvions seulement apercevoir une idée de bonheur alentour de nous; car, pour nos personnes, il est fini pour jamais, quelque chose qui arrive. Je sais que c'est le devoir d'un roi de souffrir pour les autres; mais aussi le remplissons-nous bien [591].»


CHAPITRE IX

Fuite de Varennes.—Arrestation de la famille royale et retour à Paris.