Le 4 septembre, une députation, conduite par Thouret, vint en grande pompe apporter au Roi l'acte constitutionnel; le Roi le prit des mains du président et répondit qu'il l'examinerait. Le 13, il écrivit à l'Assemblée qu'il l'acceptait et qu'il irait le lendemain en jurer solennellement le maintien; il demandait en même temps, que «les accusations et les poursuites qui avaient pour cause les événements de la Révolution fussent éteintes dans une amnistie générale». La lecture de cette lettre rédigée par Duport du Tertre [823], mais écrite tout entière de la main du Roi [824], souleva de frénétiques applaudissements. L'amnistie fut votée séance tenante; on en était aux politesses et aux échanges de bons procédés. Une nombreuse députation alla porter le décret aux Tuileries. Le prince était avec sa famille: «Voilà ma femme et mes enfants, dit Louis XVI; ils partagent mes sentiments.» Marie-Antoinette reprit: «Voici mes enfants, nous accourons tous et nous partageons les sentiments du Roi.»

Le Roi était sincère dans son acceptation de la Constitution; il espérait encore, à force de sagesse et de patience, la faire marcher tant bien que mal, tout en éclairant la nation sur les défauts de cette œuvre mal digérée, et sur les intérêts vrais du pays. «Il demanda à la Reine et à tous ceux qui l'entouraient, dit Mme de Tourzel, de s'interdire toute réflexion sur les démarches que les circonstances venaient d'exiger de lui, de ne se permettre rien de contradictoire à la Constitution, et, conformément à un de ses articles de ne plus nommer à l'avenir Mgr le Dauphin que du nom de Prince Royal [825].» La Reine n'avait pas la même confiance que son mari dans l'issue de l'expérience qu'on allait tenter et dans la sagesse du peuple; elle se résignait moins facilement aux sacrifices que le régime nouveau imposait à la royauté.

Cette résignation d'ailleurs n'allait pas tarder à être soumise à une rude épreuve. Le 14 à midi, le Roi se rendit à l'Assemblée, entouré de tous ses ministres. Il alla prendre place sur un fauteuil à côté du président et prononça d'une voix ferme la formule du serment. Par un étrange oubli de toutes les traditions et de toutes les convenances, le président Thouret avait fait décréter que l'Assemblée resterait assise pendant que le Roi parlerait; le prince, qui était demeuré debout en prêtant serment, s'en aperçut et en fut vivement ému [826]. La Reine, qui s'était jointe spontanément à son mari et assistait à la séance dans une tribune avec son fils, sa fille et Mme Elisabeth, en fut plus émue encore [827]. Mais l'enthousiasme était si général que le public n'avait fait attention ni à cette étrange inauguration du nouveau régime, qui débutait par une humiliation officielle de la royauté, ni à cette légitime indignation du souverain; la salle et les tribunes s'étaient confondues dans de bruyantes et unanimes acclamations. Après la séance, l'Assemblée entière accompagna la famille royale revenant aux Tuileries. Arrivée au Palais, la Reine se hâta de saluer les dames de sa suite et rentra dans ses appartements; le Roi l'y suivit, pâle, les traits altérés, et, se jetant dans un fauteuil, un mouchoir sur les yeux: «Tout est perdu, s'écria-t-il. Ah! Madame, vous avez été témoin de cette humiliation. Quoi! vous êtes venue en France pour voir....» Sa voix était coupée par les sanglots. La Reine se jeta à genoux devant lui et le serra dans ses bras. Mme Campan était là; Marie-Antoinette lui fit signe de sortir, et les deux époux restèrent l'un près de l'autre, confondant leurs larmes et leurs tristes pressentiments [828].

Au dehors, cependant, l'enthousiasme n'était pas moins vif qu'à l'Assemblée: on croyait la Révolution finie, la paix et l'ordre désormais assurés; plus de dangers dans le présent, plus de menaces pour l'avenir; c'était un entrain, c'était une ivresse. «Les esprits sages, disait l'ambassadeur de Suède, ne partageaient pas cette joie [829].» Mais qu'importait à la foule?

Quelques jours après, la Constitution fut proclamée au Champ-de-Mars; la municipalité, le département, les fonctionnaires publics, la foule s'y pressaient, et lorsque l'acte constitutionnel eut été lu, du haut de l'autel de la patrie, un immense cri de Vive la Nation! s'échappa de la poitrine de trois cent mille hommes qui s'étouffaient dans cette enceinte. On riait, on s'embrassait, on se félicitait; des aérostats s'élevaient dans les airs, couverts d'inscriptions patriotiques; il y avait jeux populaires et distributions de vivres sur les places et dans les carrefours [830]. Le soir, tout Paris illumina; les boulevards, le Louvre, les Tuileries, la place Louis XV, les Champs-Élysées surtout étincelaient; des guirlandes de feu couraient d'arbre en arbre jusqu'à la porte de l'Etoile. Le Roi, la Reine et le Dauphin se promenèrent en voiture jusqu'à onze heures du soir, escortés par la garde nationale et acclamés par la foule; des cris de Vive le Roi! retentissaient de toutes parts. Mais un homme s'était attaché à la voiture royale, et chaque fois qu'éclatait le cri de Vive le Roi! d'une voix de Stentor il criait à l'oreille de la Reine: «Non! ne les croyez pas. Vive la Nation!» C'était la voix brutale de la Révolution proclamant qu'elle n'abdiquait pas, même devant l'enthousiasme populaire. «La Reine, rapporte Mme Campan, en fut frappée de terreur [831], et quand elle rentra au Château: «Qu'il est triste,» dit-elle à Mme de Tourzel, «que quelque chose d'aussi beau ne laisse dans nos cœurs qu'un sentiment de tristesse et d'inquiétude [832]

Les fêtes continuaient néanmoins; fêtes religieuses et fêtes profanes; on chantait un Te Deum aux Tuileries; on jouait aux théâtres des pièces royalistes. Le dimanche 25, il y eut réjouissances populaires offertes par le Roi, dans le jardin du Château. «Nous avons été à l'Opéra, écrivait ce jour-là Mme Elisabeth à son amie Mme de Raigecourt; nous irons demain à la Comédie. Mon Dieu! que de plaisirs! J'en suis toute ravie! Et aujourd'hui, nous avons eu pendant la messe le Te Deum. Il y en avait un à Notre-Dame. M. l'intrus avait bonne envie que l'on y allât; mais quand on en chante un chez soi, on est dispensé d'en aller chanter d'autres, tu en conviendras. Nous nous sommes donc tenus tranquilles. Ce soir, nous avons encore une illumination; le jardin sera superbe, tout en lampions et en petites machines de verre que, depuis deux ans, on ne peut nommer sans horreur [833]

Le mardi 20, à l'Opéra [834], et le lundi 26, à la Comédie-Française, l'accueil fut excellent; il y eut des applaudissements «inexprimables [835]». Aux Italiens, quelques jours plus tard, l'enthousiasme ne fut pas moins bruyant. «Tu ne peux te faire une idée du tapage qu'il y a eu samedi à la Comédie-Italienne,» écrivait encore Mme Elisabeth à Mme de Raigecourt. «Mais,» ajoutait mélancoliquement la princesse, «il faut voir combien cet enthousiasme durera [836]

Le 30 septembre, le Roi se rendait à l'Assemblée pour en faire la clôture. Le président Thouret déclarait que l'Assemblée nationale avait terminé sa mission [837], et Lafayette radieux partait pour l'Auvergne, en annonçant béatement que la Révolution était finie.