Premières mesures de l'Assemblée contre les émigrés et les prêtres.—Le Roi demande la dispersion des rassemblements d'émigrés.—Préparatifs de guerre.—Mémoire envoyé à l'Empereur par les Constitutionnels.—Mission de M. de Simolin.—Lettre de la Reine à Mercy.—Voyage de Fersen en France.—Il propose un plan d'évasion, mais le reconnaît impossible.—Représentation du 20 février aux Italiens.

La Reine avait raison de le dire, la crise devenait chaque jour plus aiguë. La Législative menait vivement l'assaut du trône et de la Constitution. Une minorité violente dominait l'Assemblée et inaugurait son règne par des mesures agressives dont, par un juste retour des choses, elle devait être plus tard la victime. Le 9 novembre, un décret déclarait suspects les émigrés, prononçait la séquestration de leurs biens et décidait que ceux qui ne seraient pas rentrés avant le 1er janvier 1792 seraient passibles de mort. Le 29, un autre décret édictait des peines sévères contre les prêtres qui n'auraient pas prêté le serment prescrit par la Constitution civile. Le Roi, se renfermant dans ses droits de monarque constitutionnel, sollicité d'ailleurs officiellement par le Directoire du département de la Seine, opposa son veto à ces deux décrets. Mais en même temps, pour donner satisfaction à l'opinion soulevée par les armements des Princes, il écrivit à ses frères pour les engager à rentrer en France.

Jamais Louis XVI ni Marie-Antoinette n'avaient approuvé l'émigration [930]; ils avaient essayé d'en détourner leurs plus fidèles serviteurs; ils eussent voulu retenir, ou tout au moins rappeler les gardes du corps [931]. Ils dépêchaient lettres sur lettres, agents sur agents, Viomesnil après Coigny, Goguelat après Viomesnil; ils n'obtenaient rien, sous prétexte que, le souverain étant prisonnier, il fallait agir à l'inverse de ses instructions [932]. Aux lettres officielles, les Princes répliquaient qu'ils refusaient d'obéir à «des ordres évidemment arrachés par la violence [933]». Aux agents, comme Goguelat, on répondait par un persiflage et par l'injonction d'avoir à quitter immédiatement Coblentz, non sans avoir été témoin du peu de respect avec lequel les familiers de la petite cour de Schonburnlust parlaient du Roi et de la Reine, traitant le Roi de «soliveau» et la Reine de «démocrate [934]».

Douloureuse situation que celle de Louis XVI! Il voyait autour de lui l'effervescence populaire grandir; il sentait que rien n'excitait plus les passions en France que l'attitude des émigrés au dehors, et que, comme l'écrivait judicieusement Pellenc, «si la haine des abus avait été le principe de la Révolution, presque aussitôt la haine des personnes avait pris la place de la haine des abus [935]». Il savait que la populace avait applaudi hautement au décret contre les émigrés, qui donnait satisfaction à ses rancunes, et que, en y opposant son veto, il avait fourni une arme toute puissante à ses ennemis. Et pendant ce temps, à ses lettres intimes comme à ses lettres officielles, ses frères refusaient d'obtempérer! Il avait beau faire, il se débattait dans le vide: ni d'un côté, ni de l'autre, on ne croyait à sa sincérité. L'Assemblée le soupçonnait de connivence avec les émigrés; les Princes l'accusaient de complicité avec les révolutionnaires. Isolé dans son royaume, sans parti, sans défense, il n'attendait quelque amélioration que de l'apaisement des esprits, et les esprits s'aigrissaient chaque jour davantage. Les armements des émigrés provoquaient les décrets de l'Assemblée, comme les menaces de l'Assemblée provoquaient les attaques des émigrés; et le Roi restait entre les deux, spectateur affligé mais impuissant d'un duel à mort, dont sa couronne et sa tête étaient le prix.

Dès le 29 novembre, la Législative mettait Louis XVI en demeure d'exiger, des princes de l'Empire, la dispersion des rassemblements de Français armés près de la frontière. Le 14 décembre, un ultimatum fut adressé aux Électeurs de Trèves et de Mayence pour les sommer d'avoir à dissoudre les corps d'émigrés; une armée de cent mille hommes, sous la conduite de Lafayette, Rochambeau et Luckner, devait appuyer la sommation. Les Électeurs, menacés, invoquèrent l'assistance de l'Empereur, et, le 21 décembre, Léopold répondit à la dépêche française par une note assez ferme, où il déclarait que, comme chef de l'Empire, il ne tolérerait aucune violation du territoire impérial. Et pour mieux soutenir ses paroles, il commanda au maréchal Bender, alors à Luxembourg, de protéger, au besoin, l'Électorat de Trèves contre toute agression.

Ce n'était point encore la guerre; mais c'en étaient les prémisses: l'Empereur, quoi qu'il en eût, se trouvait forcé d'agir. Les émigrés s'en réjouissaient, malgré la dispersion momentanée que leur imposait Léopold, parce qu'ils voyaient là le début d'un conflit où ils comptaient bien jouer un rôle, et les conseillers de la Reine s'en réjouissaient aussi, parce qu'ils pensaient que l'Empereur, une fois engagé, ne pourrait plus reculer et qu'il devrait en venir forcément au Congrès armé, que son inaction seule avait empêché jusque-là [936]. Mercy lui-même, le temporisateur et prudent Mercy, commençait à croire qu'on ne finirait pas sans une guerre, guerre civile ou guerre étrangère, peut-être les deux à la fois [937]. Rien n'était prêt encore [938]; mais on faisait des préparatifs. Léopold le pacifique devenait belliqueux: «Les Français veulent la guerre, avait-il dit; ils l'auront, mais ils en paieront la dépense [939].» Déjà, l'effectif des troupes autrichiennes en Belgique était augmenté et des ordres donnés pour que tout fût en état au 1er mars [940]. Le roi de Prusse s'était, dès le 14 janvier, déclaré résolu à prendre part au Congrès armé [941]; Catherine II s'y était ralliée elle-même; quant au roi de Suède, il était tout feu [942].

Cette guerre, les Jacobins y poussaient de tout leur pouvoir, parce qu'ils appréhendaient avant tout le Congrès [943]. En revanche, les Constitutionnels la redoutaient, parce qu'ils sentaient bien que, au milieu du choc des armées et du tumulte des passions, le frêle édifice qu'ils avaient échafaudé sombrerait dans la tempête [944]. Ils rédigèrent donc un mémoire pour tâcher d'en détourner l'Empereur, lui représentant les conséquences fatales qu'un conflit pourrait avoir pour la France et pour la sûreté de la famille royale, et alléguant le fâcheux effet qu'avait déjà produit, suivant eux, l'ordre donné au maréchal Bender. Fidèle à son principe de tout accepter sans objection, la Reine consentit à envoyer ce mémoire à Vienne par un émissaire secret, mais, en traînant en longueur, sous prétexte qu'elle n'avait pas de moyen de correspondre sûrement avec son frère [945]. Et elle eut bien soin de lui faire savoir que c'était l'œuvre exclusive de ses conseillers d'occasion, qu'ils n'avaient en aucune façon traduit sa propre pensée, et qu'il était de la dernière importance de bien distinguer son intérêt véritable de tout ce qu'elle était obligée de faire et de dire pour sa sûreté personnelle et celle du Roi [946]. Elle s'applaudissait au contraire du ferme langage que, pour la première fois, avait tenu Léopold et de la crainte qu'il avait inspirée aux Constitutionnels, crainte attestée par la démarche qu'ils faisaient à Vienne; et elle en concluait qu'une déclaration des Puissances, appuyée par des forces imposantes, produirait le même effet sur le pays entier et forcerait l'Assemblée à composer enfin avec le Souverain.

Cette diplomatie en partie double, cette contradiction entre les démarches officielles et les sentiments secrets forçaient le Roi et la Reine d'avoir hors de France des agents autorisés, chargés de faire connaître aux Cours étrangères leurs véritables intentions. C'étaient, à Berlin, le vicomte de Caraman; à Saint-Pétersbourg, le marquis de Bombelles; à Londres, l'évêque de Pamiers et M. Crawford; c'étaient avant tout le baron de Breteuil, qui avait les pouvoirs du Roi, et aussi le correspondant de la Reine, le comte de Fersen. Puis, en dehors de ces agents, il y avait les émissaires, tantôt français, tantôt étrangers, parce que ceux-ci, par leur nationalité même, éveillaient moins l'attention des espions de toutes sortes attachés aux Tuileries. Et lorsque, parmi ces étrangers, la Reine rencontrait un homme d'un caractère sûr, d'un dévouement éprouvé, en même temps que d'une autorité reconnue, qui, ayant vu les choses de près, pût les montrer telles qu'elles étaient réellement, elle n'hésitait pas à lui confier la délicate mission de peindre à ses amis et à ses alliés la situation vraie de la France et les sentiments intimes des souverains.

Cet homme, au commencement de 1792, fut Jean de Simolin, ministre de Russie à Paris depuis 1784, et qui, après le départ du comte de Mercy, l'avait en partie remplacé dans la confiance de Marie-Antoinette [947]. Simolin devait prendre un congé de quelques semaines. La Reine le fit prier de passer chez elle, le reçut sans cérémonial, en frac et en surtout, dans sa chambre, où bientôt le Roi vint la rejoindre; et là, après avoir soigneusement poussé le verrou de la porte, lui ouvrit son âme tout entière, se répandit en témoignages de reconnaissance pour la Czarine, mais ne dissimula pas son mécontentement de la conduite de l'Empereur qui, dit-elle, «conservait sur le trône la façon de penser d'un petit duc de Toscane, ne prenait aucun intérêt à ses parents [948],» et ne répondait pas même à ses lettres. L'émotion la gagnait; ses yeux étaient humides. Mais, refoulant ses pleurs, elle déroula au ministre russe tout son système, lui expliqua les motifs de sa conduite, lui dépeignit en termes très vifs la situation, et le chargea de la représenter dans toute son exactitude et toute son horreur à Léopold et à Catherine [949]; et comme Simolin, touché lui-même jusqu'aux larmes [950], objectait les dangers qu'une intervention des Puissances pourrait faire courir à la famille royale:

«Dites à l'Empereur, répondit-elle, que la nation a trop besoin du Roi et de son fils, pour qu'ils aient rien à craindre; c'est eux qu'il est intéressant de sauver. Quant à moi, je ne crains rien; pourvu qu'ils soient sauvés, tout m'est indifférent, et j'aime mieux courir tous les dangers possibles que de vivre plus longtemps dans l'état d'avilissement et de malheur où je suis [951]