Aux obstacles matériels s'ajoutait un obstacle moral, plus insurmontable peut-être: la conscience du Roi; ayant si souvent promis de rester, il se faisait scrupule de partir. Mais il acceptait, il demandait même qu'un des premiers actes du Congrès fût d'exiger sa sortie de Paris, pour donner, en pleine liberté, son assentiment aux mesures à adopter et ratifier les engagements pris avec les Puissances. Si cette liberté lui était refusée, alors il pourrait tenter de fuir à travers les bois, par l'itinéraire que Fersen conseillait et déclarait possible, et si cette tentative échouait, il consentait pleinement à ce que les Puissances agissent, sans s'occuper de lui. «Il faut, dit-il, qu'on me mette tout à fait de côté et qu'on me laisse faire [974].» C'était la confirmation de ce que la Reine avait déclaré à Simolin.

Quant aux démarches qu'il accomplissait, à l'approbation qu'il semblait donner aux actes de l'Assemblée, il ne fallait ni s'en étonner, ni s'y laisser tromper. Une telle conduite de sa part était rendue nécessaire par la situation précaire où il se trouvait et par le désir d'éviter de plus grands maux. Il n'avait sanctionné le décret sur la séquestration des biens des émigrés, que pour empêcher qu'ils ne fussent pillés et brûlés; mais il ne consentirait jamais à ce qu'ils fussent vendus.

«Ah çà, dit-il avec sa brusque bonhomie, nous sommes entre nous et nous pouvons parler. Je sais qu'on me taxe de faiblesse et d'irrésolution; mais personne ne s'est jamais trouvé dans ma position. Je sais que j'ai manqué le moment; c'était le 14 juillet; il fallait alors s'en aller et je le voulais; mais comment faire, quand Monsieur lui-même me priait de ne pas partir et que le maréchal de Broglie, qui commandait, me répondait: «Oui, nous pouvons aller à Metz; mais que ferons-nous, quand nous y serons?» «J'ai manqué le moment, et depuis je ne l'ai pas retrouvé. J'ai été abandonné de tout le monde [975]

Le Roi et la Reine se mirent à entrer, sans récriminations, mais avec une émotion qui gagna Fersen, dans le détail de toutes les ingratitudes, de tous les abandons dont ils avaient été, dont ils étaient tous les jours victimes, n'ayant dans le ministère qu'un seul homme, Bertrand de Molleville, qui leur fût vraiment dévoué, trahis par ceux qui leur devaient le plus, et ne pouvant rien attendre que de l'attachement de ceux qui ne leur devaient rien [976]. Dans l'extrémité où ils étaient réduits, avec les progrès de l'esprit révolutionnaire, entre les attaques de l'Assemblée et les insultes de la rue, il ne fallait plus rien espérer de l'intérieur, pas même de l'excès du mal, qui, disait la Reine, «ne saurait enfanter le bien [977]»; il n'y aurait pas de retour sérieux et solide de l'opinion; on ne pouvait compter que sur l'intervention des Puissances. Ce n'était pas seulement le sentiment du Roi et de la Reine, mais celui de leurs conseillers constitutionnels, d'Alexandre de Lameth et de Duport, qui leur répétaient sans cesse qu'un tel état ne pouvait durer, qu'il n'y avait de remède que dans les troupes étrangères, et que, sans elles, tout était perdu [978].

«En tout, écrivait Fersen, résumant à Gustave III ses entretiens avec la famille royale, j'ai trouvé le Roi et la Reine très décidés à supporter tout plutôt que l'état où ils sont, et, d'après la conversation que j'ai eue avec Leurs Majestés, je crois pouvoir vous assurer, Sire, qu'elles sentent fortement que toute composition avec les rebelles est inutile et impossible, et qu'il n'y a de moyen pour le rétablissement de leur autorité que la force et des secours étrangers [979]».

Quelque douce qu'eût été, malgré ses tristesses, cette entrevue, Fersen ne crut pas pouvoir la renouveler. La surveillance était si active, et il eût été si fâcheux, pour eux plus encore que pour lui, qu'il fût reconnu! C'était beaucoup déjà d'avoir pu pénétrer deux fois au Château, malgré la vigilance des geôliers. Il repartit donc le 15, et, pour dérouter les soupçons, alla jusqu'à Tours et revint par Fontainebleau. Le 19, à six heures du soir, il était rentré à Paris; mais il n'osa pas retourner aux Tuileries; il se contenta d'écrire pour savoir si l'on n'avait pas d'ordre nouveau à lui donner et resta caché pendant deux jours [980]. Le 21, à une heure du matin, après s'être muni, pour plus de précaution, d'un passeport de courrier [981], il repartait avec son ami Reuterswaerd et, après quelques difficultés dans un petit village, près de Marchiennes, arrivait le 24 à Bruxelles.

Si Fersen n'avait pas été tenu à tant de prudence et s'il avait pu se montrer dans Paris, il aurait eu, avant de quitter la France, une fugitive consolation.

Le 20 février, la Reine, avec ses enfants, était allée au Théâtre-Italien. On représentait les Événements imprévus, de Grétry. Quand on arriva au duo du valet et de la femme de chambre, Mme Dugazon, aussi royaliste que son mari était démocrate, s'inclina devant Marie-Antoinette, en chantant:

Ah! comme j'aime ma maîtresse!

Ce fut le signal d'un effroyable tumulte. Pas de maître! Pas de maîtresse! Vive la liberté! criaient les Jacobins du parterre.—Vive le Roi! Vive la Reine! ripostait-on des loges. Le public se divisa. Jacobins et royalistes se prirent aux cheveux; mais les royalistes furent les plus forts, et, comme dit Mme Elisabeth, «les Jacobins furent bien battus.» Les touffes de cheveux noirs volaient dans salle. La garde intervint et rétablit l'ordre [982]. On fit répéter le duo jusqu'à quatre fois, et quand Mme Dugazon en vint à ce vers: