Pour achever de désorganiser la résistance, la municipalité arrête que la garde de service au Château sera chaque jour composée de citoyens de toutes les sections. Tout est prêt pour se porter en armes aux Tuileries et y déposer le Roi. Le jour seul est encore incertain. Successivement fixé au 4, puis au 6, il est enfin arrêté pour le 9 au soir, lorsque l'Assemblée aura délibéré sur la pétition des sections de Paris; ce jour-là, si, à onze heures, justice n'est pas rendue au peuple par le Corps législatif, «à minuit le tocsin sonnera, la générale sera battue et tout se lèvera à la fois [1183]». En attendant, la terreur règne dans la capitale; les députés qui osent encore, nous ne dirons pas se montrer favorables au Roi, mais simplement ne pas exécuter servilement les volontés des clubs, sont insultés et maltraités [1184]. On répand les bruits les plus lugubres. On annonce qu'on promènera la Reine dans une cage de fer avant de la conduire à la Force, qu'on enfermera le Roi à l'Hôtel-de-Ville, puis au Temple [1185]. Dès le 2 août, on vend dans les rues un imprimé qui n'est que le programme de la journée qu'on prédit, et le médecin Brunier peut le remettre à Mme de Tourzel [1186]. Une agitation effrayante régnait dans le peuple, et une femme, très liée avec les révolutionnaires, écrivait cette phrase sinistre: «Il pleuvra du sang; je n'exagère point [1187].»
A ces menaces directes et publiques, qu'avait à opposer la royauté? Rien que des promesses vagues, des espérances fragiles, et, hélas! des illusions obstinées: la marche lointaine encore du duc de Brunswick, l'argent donné aux chefs des factieux, Pétion, Danton [1188], Santerre, pour empêcher l'insurrection et qui ne sert qu'à la payer; et, au Château, neuf cents Suisses, quelques rares gardes nationaux fidèles, et une centaine de gentilshommes. Qu'était-ce contre les bandes dirigées par Barbaroux et Westermann?
Vainement les fidèles de la dernière heure, les Malouet, les Malesherbes, les Morris, les Lally-Tolendal, présentèrent-ils, le 7 août, un suprême projet d'évasion. Vainement offrirent-ils de conduire la famille royale à Pontoise ou à Compiègne [1189], sous la protection des grenadiers d'Aclocque et des Suisses de Courbevoie, en partant en plein jour, à huit heures du matin, du Pont-Tournant, et en avertissant le président de l'Assemblée qu'on allait à Compiègne, en vertu de la Constitution [1190]. Le Roi refusa, et Mme Élisabeth se contenta de répondre que l'insurrection annoncée n'aurait pas lieu, qu'on en avait pour garant la parole de Pétion et de Santerre, qui, moyennant sept cent cinquante mille livres, s'étaient engagés à ramener les Marseillais dans le parti de Sa Majesté [1191].
Malgré cette confiance apparente et étrange, l'alarme régnait en permanence au Château. Si l'on avait pu croire, pendant quelque temps, comme le disait Morris, que les gardes nationaux et les Parisiens voudraient conserver Louis XVI «comme la protection la plus efficace contre le pillage et les insultes des ennemis [1192]», depuis le 20 juin on ne pouvait plus guère avoir cette confiance: on ne cherchait qu'à gagner du temps; mais on était gardé à vue. Pour prévenir une fuite, dont le bruit s'était encore une fois répandu, les fédérés faisaient chaque jour et chaque nuit des patrouilles autour des Tuileries [1193]. Les hommes à pique, avant d'aller, le bonnet rouge sur la tête, faire à l'Assemblée des motions incendiaires, défilaient près du Château, en chantant d'injurieux couplets; «on eût dit qu'ils venaient reconnaître les lieux, avant de l'attaquer [1194].» On insultait la Reine jusque sous les fenêtres de ses petits cabinets qui donnaient sur la cour, et Mme de Tourzel, dont les appartements étaient au rez-de-chaussée, n'osait plus y conduire le Dauphin [1195]. Un Marseillais, le sabre au poing, criait aux Suisses en faction à la porte du Carrousel: «Misérables, c'est la dernière garde que vous montez; nous allons vous exterminer tous [1196].»
Chaque jour, chaque nuit, ce sont des alertes nouvelles [1197]. Le Roi brûle ses correspondances [1198]; la Reine ne se couche qu'une fois sur deux [1199], et elle en est réduite, nous l'avons vu, à avoir un petit chien dans sa chambre pour l'avertir en cas de danger [1200]. Toute la nuit du 4 au 5 août, l'on s'attend à être égorgé [1201]. Louis XVI est debout: «Ah! qu'ils viennent!» dit le malheureux prince, résigné à son sort; «dès longtemps je suis préparé; mais,» ajoute-t-il avec une sollicitude touchante, «qu'on n'éveille pas la Reine [1202].»
Le dimanche 5 août, la famille royale allait à la chapelle des Tuileries entendre la messe pour la dernière fois. Pendant qu'elle traversait la galerie pour s'y rendre, un certain nombre de gardes nationaux la saluèrent des cris de Vive le Roi! Mais aussitôt les autres répondirent par de formidables huées: «Pas de Roi! A bas le Veto!» Et le soir, aux vêpres, les musiciens, chantant le Magnificat, se donnèrent le mot pour «tripler le son de leurs voix d'une manière effrayante», en psalmodiant: Deposuit potentes de sede [1203]!
C'était le dernier outrage. Cinq jours après, la sinistre prédiction des musiciens de la chapelle allait être accomplie.