Le soir, vers minuit—le deuxième numéro n’était pas loin de rouler—les camelots arrêtaient encore les rares promeneurs du boulevard.

—Citoyen, achetez-moi le Père Duchêne!... Ce qu’il est en colère le Père Duchêne! Faut voir ça!

Le Père Duchêne ne devait pas être longtemps en colère.

Vinoy avait l’œil sur lui—le mauvais œil.

Aussi, pourquoi le vieux bougre (l’article était d’Humbert) s’était-il permis de demander la mise en accusation des «capitulards» de l’Hôtel de Ville?

On n’a pas encore mis en accusation les capitulards de l’Hôtel de Ville!

... Que faut-il donc avoir fait de plus que d’avoir enterré cinquante ou soixante mille hommes autour de Paris, à Châtillon, à Champigny, au Bourget, à Buzenval? Que faut-il avoir fait de plus que de trahir pendant six mois de suite, emprisonnant au 31 octobre, fusillant au 22 janvier les bons citoyens qui voulaient sauver la Patrie et s’opposer à son démembrement?

... Si on ne les met pas en accusation, c’est à soulever les réclamations de Jean Hiroux! Combien faudra-il tuer de patriotes maintenant pour être mis en jugement?

C’est le Père Duchêne, qui vous le demande, ô nos représentants du Peuple!

L’armée de Paris—ce qui restait de l’armée—présentait, en ces tristes jours qui suivirent la capitulation, le plus lamentable des spectacles. Soldats errants, la peau de mouton qui les garantissait du froid aux avant-postes jetée sur l’épaule, l’uniforme souillé, débraillés, sans armes, quelques-uns arrêtant les passants pour leur demander un secours—cela m’arriva—le désordre était à son comble. Et pourtant, cette armée pleine de rancœurs et tout près de verser dans la révolte, on parle de la réorganiser pour la lancer contre l’insurrection dont on note déjà les signes précurseurs...