—Hélas! soupirait Rigault.

La guillotine lui manquait-elle, dans ce rêve qu’il bâtissait depuis des années de revoir les grands jours?

Quand nous causions, au Quartier, de nos espoirs, de nos plans d’avenir:

—Et toi, Rigault?

—Moi, je veux être un jour, procureur de la Commune, comme Hébert.[160]

Et il le fut!

V

déjeuner chez Protot

Mai. Ce matin, nous allons déjeuner, Humbert et moi, à la délégation de justice. Cela nous arrive souvent. Protot est un vieil ami. Nous rencontrons là, assis autour de la grande table de la salle à manger, dont la fenêtre donne juste au-dessus du portail de la place Vendôme, des amis, et encore des amis. Protot préside. Voici, attablés côte à côte: son secrétaire général, Edmond Dessesquelle, mort il y a une dizaine d’années, avocat à Saïgon; Paul Bricon, mort lui aussi, docteur-médecin, assistant à Bicêtre du docteur Bourneville; Léon Sornet, qui cumulait ses fonctions d’attaché au cabinet du délégué—j’allais dire du ministre—avec celles de gérant de notre Père Duchêne; Charles Da Costa, le frère du substitut du procureur de la Commune; Benjamin Sachs, l’un des jeunes juges d’instruction; des magistrats—beaucoup de magistrats, la Commune nomma même des huissiers—des officiers et des simples fédérés. Parfois, quelque membre de la Commune, la rosette rouge à la boutonnière. Des journalistes comme Humbert, Vermersch ou moi. Déjeuner rapide, frugal, que chacun de nous payait bel et bien quarante sous, quand, l’heure du café venue, le préposé à la caisse venait faire la collecte habituelle. C’étaient là les fameuses agapes de la Commune—du moins celles du ministère de la place Vendôme.

Le déjeuner fini, les uns descendaient faire un tour de jardin, qu’éclairaient de magnifiques corbeilles de géraniums rouges. Au centre de l’une de ces corbeilles, le charmant petit bronze de Bosio, l’Henri IV enfant, dont le modèle en argent est au Louvre. Seulement, le gamin royal est fiché en terre, la tête en bas. Les jambes seules émergent. Si vous vous approchez, vous remarquez que le bronze est troué d’une douzaine de blessures. Le fourreau du petit sabre pend lamentablement. Explication. Quand les fédérés, le lendemain du 18 mars, occupèrent le ministère de la justice, ils avisèrent, au bas d’un escalier, le petit Henri IV, le chargèrent sur leurs épaules, le déposèrent au beau milieu d’une allée, et le fusillèrent en rigolant. Dernière idée saugrenue: ils le plantèrent, les pattes en l’air, au milieu de la touffe de géraniums, qui, depuis, avaient fêté de leurs fleurs l’infortuné petit blessé.