Si je me souviens de Rachel! La Rachel du Grand Testament![175]

Voilà des années que Vermersch et Rachel s’adorent, se quittent, se reprennent pour s’adorer de nouveau et se quitter encore. Cela dépend de l’état de la bourse du poète.

L’aurait-il reprise? Il ne m’en a rien dit. Il en est bien capable. Et Rachel, pour peu que Vermersch ait fait scintiller devant ses yeux bleus les louis d’or du Père Duchêne, est parfaitement capable aussi de s’être laissé séduire.

Attendons.

Le soir, je revois Vermersch. Il me raconte qu’il a reconquis, pour tout de bon, cette fois, la volage enfant. Il l’a installée rue de Moscou.

—Tu verras cela, me dit-il en frisant sa moustache.

Nous voici arrivés. Une gentille soubrette nous reçoit dans l’antichambre. La porte du salon est ouverte. A peine sommes-nous entrés que Rachel apparaît, toujours blonde, avec ses grands yeux de pervenche, sa taille élancée, enveloppée dans un peignoir bleu pâle garni de dentelles. Cadre magnifique. Meubles de laque incrustés de nacre, sur lesquels volent des oiseaux d’or aux grandes ailes couleur de ciel. Nous nous mettons à table. Service impeccable. Vaisselle plate brillant derrière la vitrine. Le dîner fut d’une gaîté sans nuage. On était dans la première quinzaine de ce mois de mai 1871, qui fut bien le plus beau mois de mai que la nature eût inventé. A longs intervalles, nous arrive le grondement sourd du canon de la Porte-Maillot. Tout à coup—il y avait deux ou trois invités—Vermersch frappe sur la table:

—Tout cela n’est rien... J’ai vu Rossel tout à l’heure. Nous allons marcher... Il faut foutre la Commune par les fenêtres... Ces gens-là ne sont bons à rien... Nous nous partagerons la dictature, Rossel, Rigault, Eudes, Dombrowski, nous... Le Père Duchêne est dans l’affaire... Et nous nous installerons aux Tuileries. Oui, aux Tuileries... Au Pavillon de Flore... Comme le Comité de Salut public... l’ancien...[176]

Nous n’écoutions plus... Rachel, que la politique embêtait, se leva. Nous passâmes au salon pour le café. Un quart d’heure après, je redescendais vers la rue du Croissant, à l’imprimerie Vallée, revoir les morasses du Père Duchêne.

Huit jours après, le dimanche 21, je dînais encore rue de Moscou, seul cette fois avec Vermersch et Rachel. Les temps s’assombrissaient. Le matin, après avoir déjeuné avec Vaillant au ministère de l’instruction publique, nous avions eu, au ministère de la justice, où nous étions montés avant d’aller rue du Croissant, des nouvelles peu rassurantes. Les troupes n’étaient plus qu’à une centaine de mètres du rempart. Vers onze heures, je laissais les deux amoureux et rentrais chez moi, rue du Sommerard.