Pour revenir à celui qui fait le principal sujet de ce chapitre, ce fut vers ce temps qu'il conçut le vaste projet de réunir les tribus de l'Ouest et du Sud-Ouest dans un irruption qui devait expulser les Anglais et, croyait-il peut-être, ramener les Français dans son voisinage. Le plan qu'il adopta suppose chez ce sauvage un génie extraordinaire et un courage de première force. C'était une attaque simultanée et soudaine contre tous les postes que les Anglais occupaient autour des tribus, aux deux extrémités du lac Ontario, ou midi et à l'occident de l'Erié, autour du Michigan, sur l'Ohio, l'Ouabache et l'Illinois. On tenait sur cette immense étendue Frontenac, Pittsburg, Buffalo, Niagara, Sandoske, le Détroit, Michillimakinac, etc. La plupart de ces postes étaient des entrepôts de commerce plutôt que des forteresses, mais ils étaient encore formidables contre les sauvages. Ils commandaient les grandes avenue aux eaux du Nord et de l'Ouest. Ponthiac, instruit qu'il était de la géographie de ces régions, comprit que leur conquête lui ouvrirait tous les passages. Le drapeau britannique devait être abattu au même instant dans tous les forts, et pour procurer l'ensemble nécessaire, le Sachem ne se prépara qu'en secret. Il ouvrit d'abord son plan aux Outaouais et le développa avec toute l'éloquence sauvage. Il fit jouer les ressorts de l'ambition et de la crainte, de l'espérance et de la cupidité, et rappella le souvenir des Français. Des Outaouais, l'ardeur se communiqua aux autres peuplades, qui se réunirent dans un grand conseil. Ponthiac y pénétra dans tous les replis de leur caractère, et il les fixa toutes en démêlant leurs intérêts divers, et en donnant son projet comme inspiré par le grand-esprit à un Chef Lenni-Lenape. Chippeouais, Outagamis, Yendats, Pouteouatamis, Sakis, Menomenes, Lenni-Lenapes, Missisagues, Shaouanis, et Miamis marchèrent sus un même drapeau. L'alliance des Iroquois acheva le chef-d'oeuvre de la politique sauvage, qui combina ce gigantesque plan d'attaque, embrassant tout depuis Niagara jusques à la rivière Potomac. L'oeuvre de la destruction commença en même temps sur tous les points, et de onze postes, neuf succombèrent. Presqu'île céda après deux jours. Le capitaine Ecuyer fut secouru à Pittsburg à la veille d'être forcé: les sauvages se dédommagèrent de ce désappointement en ouvrant une scène de dévastation dans toute l'étendue de la Pensylvanie, de la Virginie et de la Nouvelle-Iork.

Ponthiac arriva en personne devant Michillimakinac. Cette place, située entre les lacs Huron et Michigan, était le principal entrepôt entre les régions hautes et basses. Quatre-vingt-dix hommes la défendaient avec deux pièces de canon. Le Sachem envoya en avant Minavana, sous prétexte de complimenter le commandant. Après que ce Chef eut débité sa harangue et protesté de son amitié pour les Anglais, ses guerriers se mirent à jouer de la balle, près de l'enceinte du fort. Elle fut plusieurs fois jetée à dessein dans l'intérieur, et autant de fois les sauvages entrèrent pour la reprendre [124]. Par ce moyen, ils se rendirent maîtres d'une des portes, et Ponthiac arrivant avec toutes ses forces, força la garnison de mettre bas les armes. Maître de Michillimakinac, il s'avança aussitôt contre le Détroit. Le major Gladwin y commandait avec trois cents hommes. Les sauvages passèrent la nuit à danser et à chanter. Le lendemain Ponthiac fit demander une audience, et fut introduit avec un détachement de ses guerriers. Ils devaient tomber sur les Anglais à un signal convenu. La harangue du Sachem fut sévère; il s'anima de plus en plus, et il allait donner l'attaque lorsque Galdwin cria aux armes. Les officiers tirèrent leurs épées, et les canonniers furent à leurs pièces. A cette vue, Ponthiac affecta de se voir trahi, et sortit. Le 10 de mai, il commença un siége en formes, et logea ses guerriers dans les faubourgs. Ils furent délogés le 11, à coups de canon. Cependant, le major, inaccoutumé à la guerre des sauvages, craignait un assaut; il voulait retraiter à Niagara, et n'en fut empêché que par les Canadiens. Ponthiac, profitant se son ineptie, proposa une nouvelle entrevue qui lui livra le capitaine Campbell et le lieutenant McDougall. Il eut un nouveau sujet de triomphe dans la défaite de Sir B. Devers, et d'un gros détachement. Le 30, une flottille parut à la vue de la place. La garnison monta aussitôt sur les bastions, et l'on entendit en même temps le cri de guerre des Outaouais. Ponthiac était allé se poster à la Pointe Pelée. Trente bateaux chargés de troupes furent attaqués et pris. Les guerriers remontèrent La rivière en triomphe, contraignant les Anglais de ramer, et passèrent devant la place. La garnison fut plus heureuse au mois de Juin. Un vaisseau de guerre ayant paru devant le fort, Ponthiac arma ses canots, et crut le prendre l'abordage, mais le capitaine, qui avait fait cacher les soldats à fond de cale, les rangea aussitôt sur le pont, commanda une décharge générale, et jeta les assaillans sur le carreau. Le Sachem n'abandonna pas encore l'espoir du triomphe. Il fit faire des radeaux avec des débris de maisons, et les chargea de matières combustibles en guise de brulots; mais ses guerriers ne comprirent rien à cette nouvelle invention, qui n'eut pas d'effet, et la place fut ravitaillée. Au mois de Juillet, un Chef Outaouais ayant été tué, le capitaine Campbell fut massacré, pour consoler les parens du défunt. Ponthiac eut la magnanimité de chercher l'assassin, qui s'enfuit à Saginan. Le 22 du même mois, trois cents hommes arrivèrent au secours de la place, et l'on résolut à attaquer les sauvages. Leur terrible Chef nit en sûreté les femmes et les enfant, et fit deux embuscades. Il laissa les Anglais s'avancer jusques au pont qui a retenu depuis le nom de Bloody-bridge, mais la petite armée n'y fut pas plutôt arrivée, qu'elle se vit accueillie par un feu bien nourri. Le commandant tomba mort, et les troupes furent mises en désordre: elles se rallièrent, et tous les postes furent enlevés à la bayonnette. Ponthiac les reprit cependant, et les Anglais rentrèrent avec perte de cent dix hommes tués ou blessés. Il ne se passa plus rien de remarquable jusqu'au 18 août. Mais alors les Hurons et les Pouteouatamis ayant laissé le camp, et Ponthiac ayant eu vent des préparatifs du général Bradstreet, qui était arrivé à Niagara avec trois mille hommes, le siége fut levé, et les sauvages se retirèrent en combattant avec le major Volkins. Le 3 avril, 1764, le Sault Ste. Marie fut témoin d'un congrès général des sauvages. Vingt-deux nations, quelques-unes inconnues jusqu'alors, y envoyèrent des députés, et firent la paix avec le Grand Roi, représenté par le vieux général Johnson. Mais Ponthiac dédaigna de négocier, et retraita jusqu'aux Illinois. Il fit encore quelques tentatives en 1765, à la tête des Miamis et des Mascoutins, et mourut en 1767, assassiné par un guerrier Peoria qui, dit-on, croyait faire sa cour aux Anglais, en les délivrant d'un si formidable ennemi.

Note 124:[ (retour) ] Homère nous décrit exactement au VIe livre de son Odyssée, ce jeu dont s'amusait Nausica sur le bord de la mer, dans l'île de Corfou, lorsqu'Ulysse sortit du buisson où il s'était caché après le naufrage. La reine, dit-il, jeta la balle à une de ses femmes, qui la manqua: la balle tomba dans les flots. Il nous rappelle encore ce jeu au VIIIe livre; les joueurs étaient Alius et Laodamas.

Ponthiac, en s'emparant du Détroit, voulait en faire le siége de sa domination, qui aurait été redoutable aux nouveaux possesseurs du Canada. «Il morcela sans cesse leur conquête, dit M. Beltrami, et ne put oublier les Français.» Le gouvernement, dans la vue de se l'attacher, lui avait fait une pension annuelle considérable, ce qui ne l'avait pas empêché de manifester, en plusieurs occasions, un esprit de malveillance et de haine contre ses anciens ennemis.

Nous n'avons encore vu qu'une partie de la grandeur de Ponthiac. Cet incompréhensible sauvage chercha à mettre ses sujets en état de manufacturer le drap et les étoffes Comme les Anglais, et offrit au major Rogers une partie de son territoire, s'il voulait entretenir quelques Outaouais dans les manufactures d'Angleterre. Il étudia la tactique de nos troupes, et en raisonnait avec une sagacité peu au-dessous de la science. Ce qui est plus étonnant encore, il établit durant la guerre une sorte de banque à sa façon. Elle donnait des billets de crédit, qui portaient l'image de ce qu'il voulait qu'on lui donnât, et son sceau qui était la figure d'une loutre. Son autorité parmi les siens était celle d'un Dictateur.

On cite à sa louange plusieurs beaux traits. En 1765, le lieutenant Frazer étant allé aux Illinois avec un détachement de soldats, sous couleur de visiter un établissement canadien, mais visiblement pour l'observer, il le fit prisonnier avec sa troupe, et le relâcha généreusement. Le major Rogers lui fait dire après sa retraite du Détroit: «que pour lui il ne ferait la paix que lorsque'elle lui serait utile ainsi qu'au grand roi.» Le même officier chargé de le regagner, lui envoya de l'eau-de-vie. Quelques guerriers qui l'entouraient frémirent à la vue de cette liqueur, qu'ils croyaient empoisonnée, et voulurent le dissuader d'en boire: «non! leur dit Ponthiac, celui qui recherche mon amitié, ne peut songer à m'ôter la vie;» et il prit la boisson avec l'intrépidité d'Alexandre prenant la potion de Philippe.

Le R. P. Thébaud, maintenant Recteur du Collège de Frodham aux Etats-Unis, écrivait en 1843: «la France n'a pas assez connu et apprécié les efforts de ce grand homme. Je n'ai pu trouver son nom dans aucun écrivain de notre nation: il était réservé aux Anglais et aux Américains, ses ennemis, de lui rendre justice. Après la mort du marquis de Montcalm, après les victoires de l'anglais Wolfe sous les murs de Québec, et de l'américain Washington devant le Fort Duquesne, quand les affaires des Français semblaient désespérées en Amérique, le Sachem Outaouais forma le plan de surprendre à la fois par un coup de main onze Postes militaires occupés par la Grande-Bretagne. Trois seulement, Niagara Pittsburg et Détroit résistèrent. Pontias assiégea Détroit, le plus important de tous. Il sut, chose étonnante, retenir ses inconstans compatriotes pendant une année entière sous ses murs [125]. En vain la nouvelle de la paix de 1763 arriva en Amérique. Il continua le siége jusqu'à l'abandonnement entier du Canada par la France. Alors, resté seul sur le champ de bataille, à la tête de sa nation, n'ayant pas même pour sa protection personnelle le plus petit article d'un traité conclu à deux mille lieues de son pays, il s'enfuit à travers les bois comme un Indien ordinaire, et se réfugia chez les Illinois, parce qu'ils étaient les plus sincèrement attachés aux restes du parti français. Depuis il succomba dans une querelle particulière avec un Peoria, et telle était l'admiration de ces peuples pour ses talens et sa bravoure, que toutes les autres tribus s'unirent comme dans une croisade contre ceux qui l'avaient laissé périr. Les Peoria furent presqu'exterminés, et la France, qui dédie des palais à toutes ses gloires, n'a pas élevé de monument à Pontias.

Note 125:[ (retour) ] Le siége ne fut que de quatre mois.

M. Balbi [126] appelle Ponthiac «le plus formidable sauvage que l'on connaisse.» S'il fut venu plus tard, il eût été surnommé le Napoléon de l'Ouest, comme l'on dit aujourd'hui de Tecumseh. Je termine par quelques mots du biographe Thatcher: «Il est probable, dit-il, que son influence et ses talens furent sans précédens dans l'histoire de sa race. C'est de là que sa mémoire est encore chérie des peuples du Nord. L'histoire, loin d'ajouter à l'idée qu'ils s'en forment, le réduit à nos yeux aux justes proportions; mais la tradition le mesure avec les Hercules de la Grèce.»

Note 126:[ (retour) ] M. Balbi, auteur d'un Système de Géographie a évité la plupart des erreurs reprochées aux européens qui se mêlent d'écrire sur l'Amérique.