Les sauvages moins nombreux de moitié étaient très avantageusement postés à Presqu'île, ayant leur droite protégée par des abattis, et leur gauche par un rocher. Ils étaient rangés sur trois lignes et occupaient deux milles de terrain. Le général Wayne ordonna à Scott de faire un circuit pour envelopper les ennemis, et se prépara à charger à la bayonnette. Les sauvages cédèrent au nombre, et les victorieux ne s'arrêtèrent que sous le canon du Fort Maumee, occupé par une garnison britannique. Mechecunaqua ne voulait point livrer cette dernière bataille. «Nos guerriers ont vaincu trois Grand-Chefs. Les dix-sept feux [133] en ont un maintenant qui ne dort pas, et nos jeunes gens ont été incapables de le surprendre.» Ainsi avait-il parlé mais Bickonghahelas et Blue-Jacket prévalurent. Le traité dit de Grenville, mit fin à la guerre le 3 août, 1795. Sept tribus envoyèrent des députés. Lorsqu'ils furent réunis, un Chef se leva et, après avoir témoigné de vifs regrets de ce que la paix avait été rompu, il proposa de déraciner le grand chêne qui était devant eux, et d'enterre dessous la hache de guerre.
Note 133:[ (retour) ] Les Etats-Unis
Un autre se leva à son tour et dit: que les arbres pouvant être déracinés par les vents, il valait mieux enterrer la hache sous la haute montagne qui était derrière lui.
«Quant à moi, reprit un troisième, je ne suis qu'un homme, et je n'ai pas la force du Grand-Esprit, pour arracher les arbres des forêts, ni pour déplacer les montagnes afin d'y enterrer la hache de guerre; mais je propose de la jeter au milieu de ce grand lac, où aucun guerrier n'ira la chercher.»
Les Etats-Unis après avoir fait de grandes pertes gagnèrent une grande étendue de pays. Mechecunaqua avait conseillé la paix, mais il ne voulut point consentir à cette cession. Il perdit toute son influence, et se retira sur la Rivière Ed, où le Congrès, pour se l'attacher, lui bâtit une très belle résidence. Il visita plusieurs fois Philadelphie et Washington, et fut gratifié d'une forte pension. Il n'en fut pas plus heureux. Accusé d'avoir oublié sa race, il devint d'une humeur chagrine. Une opposition systématique aux vues du gouvernement le firent aussi soupçonner des Américains, qui le supposaient d'intelligence avec l'agent britannique, George McKay. Il fut mieux vu en 1803. Il refusa de se trouver à un conseil sous prétexte que n'étant pas populaire, sa présence serait plus nuisible qu'utile. Cette circonspection détrompa ses compatriotes, qui le choisirent pour médiateur entre eux et le général Harrison. Il s'opposa aux desseins de Tecumseh, et retint les Miamis, mais un accès de goutte l'emporta le 14 juillet, 1812. Son corps fut inhumé au Fort Wayne avec les honneurs de la guerre. On pense qu'il avait alors soixante-cinq ans révolus, en sorte qu'il devait avoir trente ans lors de la révolution, et quarante-quatre ans, quand il défit le général St. Clair.
Il procura aux siens le bienfait de l'inoculation, lorsqu'il connut le Dr. Waterhouse, le Jenner américain, et administra lui-même la vaccine aux Miamis. Personne ne fit plus que lui, sur ce continent, pour abolir les sacrifices humains, et, ce qui ne lui fait pas un moindre honneur, il obtint de la législation du Kentucky une loi qui prohibait la vente des liqueurs fortes. Celle de l'Ohio se montra bien au-dessous de ce sauvage. Enfin Mechecunaqua, quoique né au milieu des forêts de l'Amérique, sera rangé parmi les bienfaiteurs humains. Il consacra le temps de la paix à l'étude des institutions européennes, et montra, selon Gawson, un génie capable de tour embrasser. Passant au Fort Washington, en 1797, lorsque le capitaine, depuis général Harrison, en était gouverneur, il dit à cet officier qu'il avait vu bien des choses ont il désirait avoir l'explication, mais que le capitaine Welles, son interprète, étant presque aussi ignorant que lui, ne pouvait le satisfaire. Il ajouta poliment qu'il craignait de fatiguer le gouverneur par un trop grand nombre de questions, et voulut savoir seulement quels étaient les pouvoirs respectifs du Président, des deux chambres du Congrès, et des Secrétaires d'état. Il dit ensuite au capitaine qu'il avait vu à Philadelphie un guerrier dont le sort l'intéressait singulièrement. Ce guerrier n'était autre que le général Kosciusko. Ce héros malheureux, apprenant que Mechecunaqua étant dans cette ville lui demanda une entrevue. C'étaient deux célébrités un peu différentes; cependant ils s'estimèrent en se voyant. Kosciusko donna à Mechecunaqua une robe de loutre de mer de la valeur de trois cents piastres et une belle paire de pistolets, et Mechecunaqua donna son plus riche calumet. Le héros sauvage voulut savoir de Harrison, où Kosciusko avait reçu ses nombreuses blessures. Ce commandant lui montrant sur une carte la situation de la Pologne, fit voir les usurpations de la Russie et de la Prusse. En entendant les détails, un peu exagérés de la bataille de Raclawice, il brisa son calumet, et fit deux ou trois tours de la salle en disant: que cette femme prenne garde à elle, car ce guerrier-là est encore dangereux. Le capitaine Harrison avait fait mention des favoris de Catherine, tels que Orloff et Potenkin: Mechecunaqua, redevenu plus calme, lui observa que peut-être Kosciusko aurait pu conserver la liberté de son pays s'il eût eu un plus beau visage, et qu'il eût fait l'amour à l'impératrice.
Le Sachem possédait le talent des bons mots. Je n'en citerai qu'un exemple. Le congrès voulant placer son portait dans le bureau de la guerre, il posait chez le célèbre Stewart, en même temps qu'un gentilhomme irlandais, et semblait préoccupé. L'hibernois prétendit que c'était de dépit de ce qu'il ne pouvait lutter avec lui pour la fine repartie. Tu te trompes, repartit Mechecunaqua, je songeais é nous faire peindre face à face, pour te confondre jusqu'à l'éternité. Tel était ce Sachem, le plus grand Chef entre Ponthiac et Tecumseh. Il sera même bien au-dessus de ce dernier aux yeux de ceux qui ne mettent pas la gloire exclusivement dans les armes, car quelques-uns se laisseront aller à l'enthousiasme au récit des exploits de Gengis-Khan, qui ne prendront pas le même intérêt aux actions de Cang-Hi, qui fut à la fois un héros et un bienfaiteur de ses peuples: leur goût n'est point, ce me semble, le plus délicat.