L'accueil favorable que le public fit à la tragédie d'Edouard, sembla justifier cette entreprise; mais, quelque succès qu'elle ait obtenu, je ne ferai point un mérite à Gresset d'en être l'Auteur. Ce n'est pas qu'elle n'eut pu honorer un talent moins illustre que le sien. L'invention du sujet, le plus heureux peut-être qui soit au théâtre, le plus fécond en vertus héroïques et en situations tragiques, le caractère sublime de Worcestre, celui d'Arondel, non moins grand et plus original encore; les traits mâles et fiers, les beautés neuves et hardies qui brillent dans ces deux rôles; si tout cela ne suffit pas pour faire d'Edouard un chef-d'oeuvre tragique, c'en est assez, peut-être, pour prouver que le génie de son auteur n'était point incapable de s'élever à la hauteur de la tragédie, et pour nous faire regretter que d'autres ouvrages du même genre n'aient point suivi son premier essai.
Mais il dirigea bientôt après ses travaux vers un autre but.
Nous avons vu de nos jours le domaine du théâtre s'agrandir par la naissance de ces productions, connues sous le nom de drames. Mais je ne sais quelle manie poussa une foule de critiques à déclamer contre ce nouveau genre avec une sorte de fanatisme. Ces fougueux censeurs, persuadés que la Nature ne connaissait que des tragédies et des comédies, prenaient tout ouvrage dramatique, qui ne portait pas l'un de ces deux noms, pour un monstre en littérature, qu'il fallait étouffer dès sa naissance: comme si cette inépuisable variété de tableaux intéressants que nous présentent l'homme et la société, devait être nécessairement renfermée dans ces deux cadres; comme si la Nature n'avait que deux tons, et qu'il n'y eut point de milieu pour nous entre les saillies de la gaité, et les transports des plus furieuses passions.
Mais les drames et le bon sens ont triomphé de toutes leurs clameurs. C'est en vain qu'ils ont voulu nous faire honte du plaisir que ces ouvrages nous procuraient, et nous persuader qu'il n'était permis de s'attendrir que sur les catastrophes des rois et des héros: tandis qu'ils faisaient des livres contre les drames, nous courrions au théâtre les voir représenter, et nous éprouvions que nos larmes peuvent couler avec douceur pour d'autres malheurs que ceux d'Oreste et d'Andromaque; nous sentions que plus l'action ressemble aux événements ordinaires de la vie, plus les personnages sont rapprochés de notre condition, et plus l'illusion est complète, l'intérêt puissant, et l'instruction frappante.
C'est, ce me semble, dans la classe des drames que l'on doit ranger Sydnei; mais quelque nom qu'on lui donne, cette pièce sera toujours un des plus beaux titres de la gloire de Gresset. Ce n'était point l'ouvrage d'un talent médiocre, d'oser le premier développer sur la scène française la situation d'un homme fatigué de la vie, occupé des tristes apprêts d'une mort volontaire; de traiter avec succès un sujet si lugubre, si étranger à nos moeurs et à notre théâtre. C'est cependant dans le seul développement de ce caractère, que Gresset a trouvé la matière d'un de nos meilleurs drames. On a admiré l'art avec lequel il a su le faire ressortir par le contraste de la mélancolie du principal personnage avec la gaîté qui brille dans le rôle du valet: on a été frappé de la force et de l'élégance qui distingue le style de cet ouvrage; ce qui me paraît sur tout digne des plus grands éloges, c'est l'intrigue, intéressante malgré son extrême simplicité, et malgré la philosophie qui domine dans toute la pièce. Il est vrai que cette philosophie naît du fond même du sujet; qu'elle est liée à l'action, et qu'elle parle au coeur le langage du sentiment, en même temps qu'elle présente à l'esprit les plus justes et les plus nobles idées. Il n'est peut-être point de pièce en ce genre qui offre un si heureux accord du mérite théâtral avec la solidité des plus graves raisonnements. On croirait quelquefois lire un Dialogue de Platon, si l'intérêt du roman, croissant toujours de scène en scène jusqu'au dénouement le plus satisfaisant et le plus naturel, ne mettait Sydnei au rang des ouvrages dramatiques les plus estimables.
Cependant, le dirai-je? le mérite même de cette pièce, simple, belle, touchante, mais peu éclatante à la représentation, jointe à la nature du sujet, qui a trop peu de rapport avec l'humeur de notre nation, fera peut-être qu'elle sera beaucoup lue et jouée rarement, différente en cela de plusieurs drames célèbres que l'on voit souvent, et qu'on se garde bien de lire. Tandis que la foule se portera aux représentations de ces romans absurdes, où le faste des déclamations philosophiques, les explosions d'une chaleur factice, et le fracas des coups de théâtre redoublés, tiennent lieu des vraies et solides beautés qu'elle ne sait guère apprécier; les hommes de goût pourront se renfermer avec Sydnei, et le relire dans le silence du cabinet, avec un plaisir toujours nouveau.
C'était la destinée de Gresset de cueillir, comme en passant, toutes les palmes que présente le théâtre.
La comédie semblait attendre depuis longtemps un successeur aux grands écrivains qui l'avaient illustrée. La gaîté et la délicatesse du génie français, favorable à ce genre de productions, enfanta de tout temps de jolies pièces dignes d'amuser le loisir d'une nation spirituelle et polie: mais ces comédies à caractères, ces magnifiques tableaux, où les travers de l'esprit humain, et les moeurs de la société, sont dessinés à grands traits, et peints avec autant de finesse que de profondeur, ils furent toujours rares, même parmi nous. Qui a remplacé Molière? L'auteur du Joueur et celui du Glorieux, s'étaient placés assez près de lui; mais à cette époque brillante, n'ont succédé que des temps de stérilité. Nos plus illustres poètes ont échoué dans cette carrière. Rousseau n'y fit que des chutes humiliantes. Voltaire, si léger, si gai, si ingénieux, si agréable même dans les sujets les plus graves; Voltaire, si habile à manier la plaisanterie, à saisir et à peindre le ridicule, semble déployer partout le talent comique, excepté dans ses comédies. Cette contrariété (pour le dire en passant) présente une espèce de phénomène digne de fixer l'attention d'un observateur éclairé, et qui lui fournirait, peut-être, le plus sûr moyen de déterminer la trempe du génie de ce célèbre écrivain.
Quoi qu'il en soit, par tant de malheureuses tentatives, Voltaire prouva que la comédie exige de grandes ressources qui lui manquaient absolument; et par un seul ouvrage, Gresset fit voir qu'il les réunissait toutes dans un degré éminent. Retenu, pour ainsi dire malgré lui, dans la carrière dramatique; entraîné par l'amitié vers une gloire qu'il semblait fuir, il consentit à composer une comédie, et la scène française compta un chef-d'oeuvre de plus.
Cette pièce excita au même degré l'admiration et l'envie. Une foule de gens de lettres dont elle mit l'amour-propre au désespoir, écrivit, intrigua, cabala contre elle, et le public l'applaudit avec transport. Les critiques et les cabales ont disparu, et la pièce durera aussi longtemps que la langue française.