J'ai loué Gresset d'une manière très décidée, non pour remplir le rôle d'un panégyriste, mais pour suivre ma propre conviction. Je méprise une plume complaisante qui peut prostituer à la médiocrité l'hommage qui n'est dû qu'au mérite éclatant; et je hais presqu'autant la méthode de ces écrivains qui prennent avec leurs héros la morgue d'un juge, et la ferté d'un censeur, relèvent minutieusement les plus faibles taches, parlent froidement des plus grandes beautés, et changent l'éloge d'un grand homme en une sèche et sévère critique.

J'ai fait un mérite à Gresset des choses mêmes qui lui ont attiré les sarcasmes d'un grand nombre de gens de lettres; j'ai osé insister sur sa vertu, sur son respect pour les moeurs; sur son amour pour la religion; je me suis donc exposé au ridicule aux yeux d'une foule de beaux esprits; mais en même temps, je me suis assuré deux suffrages faits pour me dédommager de cet inconvénient; celui de ma conscience et le vôtre.

Quant au mérite littéraire, je n'ai pas balancé à placer Gresset au rang des plus beaux génies qui aient illustré notre littérature. Je n'ai pas compté ses ouvrages; j'ai cru qu'il fallait les peser. J'ai été frappé de voir un poète débutant, dès l'âge le plus tendre dans la carrière des Lettres, par une production qui étonne les plus grands maîtres, parcourant ensuite rapidement tant de genres différents, et laissant presqu'autant d'ouvrages immortels que de coups d'essai. Ses succès dans la comédie, dans le drame, dans l'épître, dans l'ode même, un poème héroï-comique regardé comme le modèle de ce genre; la palme de la poésie légère remportée sur tant de poètes charmants, tout cela m'annonçait une prodigieuse variété de talents à laquelle on n'a, peut-être, pas fait assez d'attention; mais qui eût étonné le Public, si, au lieu de s'arrêter tout-à-coup au milieu de sa course brillante dans la vigueur de l'âge et du génie, il eût cédé à l'ambition d'étendre sa renommé par de nouveaux ouvrages.

Aussi, quelque réputation qu'il ait obtenue durant sa vie, le temps ne fera, sans doute, que l'étendre encore. Sa retraite, le soin qu'il sembla prendre de se faire oublier, l'écrit qu'il publia contre le théâtre; ses principes de religion si éloignés des idées de plusieurs écrivains qui donnaient le ton à la littérature, et qui s'armèrent à l'envi de ce prétexte, pour lui imprimer du ridicule; tout cela a obscurci l'éclat de sa gloire aux yeux de ses contemporains; mais la postérité, qui juge sans préjugés et sans passions, le lui rendra tout entier, et le vengera de l'injustice de ses rivaux, en le plaçant à son véritable rang.

Pour moi, je n'ai fait qu'annoncer son jugement et suivre celui du Public équitable et éclairé. Puissé-je avoir rendu à la mémoire de Gresset un hommage digne de lui. L'éloge d'un homme illustre est un monument élevé à la gloire de sa patrie, et la couronne que vous devez décerner m'a paru faite, Messieurs, pour exciter l'ambition d'une âme noble; parce que je l'ai moins regardée comme la récompense du talent, que comme le prix glorieux d'un acte patriotique. Ce sentiment a échauffé mon zèle, qu'un simple laurier littéraire eut laissé froid et languissant. Et si un sort flatteur attendait cet ouvrage, j'aurais lieu, sans doute, d'être content de moi-même: car je devrais ce succès au désir de remplir les nobles vues de la compagnie savante à laquelle il est offert, et à l'ambition d'obtenir l'estime de vos concitoyens auxquels je le consacre.

* * * * * * * * * *

[Transcriber's note: Maximilien Robespierre (1758-1794), Les notes de Robespierre contre les Dantonistes (c. mars 1793)]

Observations: Le manuscrit a appartenu à Victorien Sardou. Il se compose de vingt-cinq pages. Il a été publié en fac-simile par l'éditeur France en 1841. Un manuscrit de quatre pages de la collection Morrison vol. 5 p. 282 permet de le compléter en partie. Albert Mathiez a estimé dans son Robespierre terroriste (1921) qu'il s'agissait de notes écrites par Robespierre après avoir lu un premier état du discours de Saint-Just. Les commentaires en notes sont d'Albert Mathiez. Orthographe de l'original conservée. Seules les douze premières notes de Robespierre sont numérotées.

1. Depuis plusieurs années.

2. Deleatur.