Livrez-vous donc tout entier à la joie que votre heureuse adoption doit vous inspirer et rendez grâces aux dieux qui ont daigné vous accorder une si éclatante faveur; reconnaissez votre dignité, agnosce, o rosati, dignitatem tuam; et connaissez surtout votre bonheur, et méritez-le de plus en plus par votre zèle à répondre aux volontés du ciel et à observer ses commandements, aimez la rose, aimez vos frères, ces deux préceptes renferment toute la loi.

Mais pour animer votre zèle et répondre à la grâce de votre heureuse vocation, achevez devons instruire et devons édifier en apprenant quelles sont les magnifiques promesses qui ont été faites aux vrais Rosatis; car les dieux ont voulu qu'ils fussent heureux dans ce monde et dans l'autre. Le premier avantage qui leur est assuré est celui d'une longue vie; il est très difficile qu'un Rosati meure si toutefois cela est possible. Je puis vous en citer un exemple intéressant dans la personne de l'hôte aimable chez qui nous sommes rassemblés dans ce moment. Le jour où il fut admis pour la première fois à nos sacrés mystères, il nous chanta des couplets dignes d'Anacréon; mais l'état de faiblesse et de souffrance où nous le vîmes alors nous faisait craindre qu'il ne se pressât trop de descendre vers la fatale barque par les sentiers qu'Anacréon lui avait fraies; mais à peine eut-il passé une heure auprès de nous lorsqu'il s'écria dans un transport d'allégresse qu'il sentait déjà la vertu rosatique qui agissait eu lui et qui lui rendait ses forces et sa gaîté première; et dès ce moment sa santé raffermie de jour en jour nous a donné la précieuse certitude de le conserver encore au moins pendant plusieurs siècles.

Mais ce n'est pas tout de vivre longtemps; les Rosatis ont encore l'avantage de vivre beaucoup; car tous leurs moments sont remplis par de bonnes actions; enfin, ils vivent agréablement; d'abord une des plus précieuses prérogatives d'un Rosati, c'est que sa maîtresse ne peut jamais lui être infidèle; il n'est pas moins sûr de la constance de ses amis; du moins en trouve-t-il toujours dans ses frères; ce n'est pas tout, s'il a embrassé l'état du mariage il peut se reposer même sur la vertu de sa femme; exempt de la loi commune il est sûr d'échapper à toutes les disgrâces qui semblent menacer le vulgaire des maris, et jamais aucun obstacle ne dérange sur son front la couronne de fleurs dont il est orné; enfin la vie d'un Rosati est un printemps continuel et partout les roses naissent en foule sur ses pas. Telle est notre destinée dans cette vie: mais lorsque nous serons parvenus au terme que les arrêts du destin ont marqué à notre séjour sur la terre, alors vainqueurs de la mort même, nous serons transportés sur un nuage brillant dans l'Elysée, où nous irons rejoindre nos illustres frères, Anacréon, Chaulieu, Trajan, Marc-Aurèle, et tous les demi-dieux qui ont fait la gloire du nom Rosati. C'est là que nous trouverons encore Sapho, Aspasie, Sévigné, La Suze, La Fayette et toutes les aimables soeurs dont les charmes changeraient le Tartare même en un lieu de délices; c'est là que nous passerons des jours fortunés tantôt à leur chanter des vers charmants inspirés par les Grâces, tantôt à les enlacer des guirlandes de roses que nous aurons composées avec elles dans les riants détours d'un bocage enchanté ou dans le doux asile d'une grotte tapissée d'une éternelle verdure. Que dis-je, la déesse elle-même viendra souvent se communiquer à nous et sa présence nous rendra les ravissements ineffables qui pensèrent jadis nous faire expirer de plaisir, mais dans cet état de gloire et de félicité nos sens auront acquis une vigueur nouvelle qui nous rendra capables de soutenir de sa part de plus longs entretiens et un commerce plus intime.

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[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Poésies
Orthographe et ponctuation d'origine conservées]

- Madrigal dédié à miss Ophelia Mondlen

Crois-moi, jeune et belle Ophélie,
Quoi qu'en dise le monde et malgré ton miroir,
Contente d'être belle et de n'en rien savoir,
Garde toujours la modestie.
Sur le pouvoir de tes appas
Demeure toujours alarmée.
Tu n'en seras que mieux aimée,
Si tu crains de ne l'être pas.

[signé M. Drobecq]

(paru sans nom d'auteur dans le Chansonnier des grâces et Quelques vers (Paris, Royer, 1787); dans Les Actes des Apôtres, sous le nom de Robespierre (1790, ch. V, p. 531); l'autographe de cette poésie fut acheté 500 francs par un amateur (Bulletin du bibliophile belge, 1856, p. 225.) d'après Jean Bernard, Quelques poésies de Robespierre. Paris, 1890, in-12, p. 14.)

- Chanson adressée à Mlle Henriette [nom de famille effacé par une tache d'encre]