Mais le caractère même du préjugé dont il est question semble nous indiquer un autre moyen (36) également simple, mais (37) encore plus efficace pour l'affaiblir.

Nous voyons qu'il n'attache pas (38) la honte seulement au supplice, mais à la forme même du supplice; la roue, le gibet, comme je l'ai déjà observé, déshonore la famille de ceux qui périssent par ce genre de peine, mais le fer qui tranche une tête coupable n'avilit point les parents du criminel; peu s'en faut même qu'il ne devienne un titre de noblesse pour sa postérité.

Serait-il impossible de profiter de cette disposition des esprits; d'étendre à toutes les classes de citoyens cette dernière forme de punir les crimes?

Effaçons une distinction injurieuse qui semble ajouter à l'humiliation de ceux qui restent en but au préjugé et faire retomber sur eux tout le déshonneur dont les autres s'affranchissent: à la place d'une peine, qui, à la honte inséparable du supplice, joint encore un caractère d'infamie qui lui est propre, établissons une autre espèce de peine à laquelle l'imagination est accoutumée d'attacher une sorte d'éclat, et dont elle sépare l'idée du déshonneur des familles; peut-être ce changement indifférent en lui-même en amènera-t-il un très avantageux dans nos idées sur cet objet; peut-être reconnaîtrons-nous par une heureuse expérience, que dans ce qui tient à l'opinion surtout, les remèdes les plus simples sont souvent les plus salutaires.

Mais j'en vois un autre infiniment plus puissant, qui seul suffirait pour extirper le mal et dont le succès me parait absolument infaillible.

Les souverains le tiennent dans leurs mains; pour anéantir ce préjugé fatal(39), qui semble avoir poussé de si profondes racines, ils n'ont pas besoin d'épuiser leurs trésors, ni de déployer toute leur puissance; il leur suffira de l'attaquer.

Que leur justice et leur humanité viennent au secours des malheureux qui sont unis par le sang aux coupables condamnés; qu'ils ne souffrent pas que la route de la fortune et des honneurs leur soit fermée; qu'ils ne dédaignent pas de les décorer des marques de leur faveur, lorsqu'ils les auront méritées par leurs services; ou plutôt qu'ils saisissent avec empressement toute occasion de les récompenser; que, toutes choses égales, ils leur accordent même sur leurs concurrents une préférence qui n'a rien d'injuste; que des places, des distinctions, des titres d'honneur, qu'un regard favorable, un mot flatteur annonce souvent au public que le monarque oublie les fautes de leurs proches pour ne voir que leur mérite personnel, qu'il méprise ce vil préjugé qui ose dégrader la vertu même; bientôt sa conduite sera la loi de tous ses sujets.

Qui pourra demeurer l'esclave de cette absurde opinion, lorsqu'il verra le prince se faire une gloire de la braver et un devoir de la détruire?

Qui méprisera des hommes irréprochables, honorés de son estime et de sa bienveillance, dans des pays où la faveur est l'idole de tous les sujets, où ceux qui l'obtiennent sont pour les autres des objets d'admiration et d'envie; où le suffrage et les récompenses du (40) souverain sont regardés comme le comble de la gloire et le terme de l'ambition? J'ai fait voir que l'honneur est le principe du préjugé dont je parle; et ceux sur qui l'honneur a le plus d'empire sont ceux qui attachent le plus de prix à l'éclat des distinctions et au bonheur de fixer l'attention du prince; quand (41) il opposera son exemple au préjugé, il (42) sera donc sûr de le combattre avec des armes invincibles.

Ah! plût an Ciel que ce faible ouvrage pût parvenir jusqu'au jeune monarque qui nous gouverne! une idée utile à l'humanité ne lui serait pas vainement présentée. Celui qui proscrivant un usage barbare consacré par une jurisprudence ancienne a épargné aux accusés des cruautés inutiles, est digne d'arracher des citoyens innocents à l'ignominie qui doit être réservée pour le crime. Dompter un préjugé atroce qui traîne tant de maux après lui, serait un triomphe d'un nouveau genre dont il ne partagerait la gloire avec aucun souverain, et dont (43) l'éclat ne serait point effacé aux yeux de la postérité par les grands événements qui ont illustré son règne.