Je ne tardai pas à lui désobéir, et vous allez voir que cela faillit me coûter la vie.
Mais laissez-moi vous parler du malheur qui, à cette époque, vint changer mon existence.
Je vous ai dit que mon père était patron d'un vaisseau marchand qui faisait le commerce avec les îles d'Amérique. Il était si peu à la maison que c'est tout au plus si je me le rappelle; je ne me souviens que de l'ensemble de son visage: une belle et et bonne figure, au teint bronzé par la tempête, mais pleine de franchise et d'enjouement.
Ma mère avait sans doute pour lui une affection bien vive, puisqu'à dater du jour où elle apprit sa mort, elle ne cessa de décliner, et mourut quelques semaines après, tout heureuse d'aller rejoindre son mari dans l'autre monde.
J'étais donc orphelin, sans fortune, sans asile. Mon père, en se donnant beaucoup de peine, gagnait bien juste de quoi subvenir aux dépenses de la famille, et, malgré son rude travail, ne laissait pas la moindre épargne. Que serait devenue ma mère? Combien de fois, au milieu des regrets que je donnais à sa mémoire, n'ai-je pas remercié la Providence de l'avoir rappelée de cette terre, où elle n'avait plus qu'à souffrir! Il fallait tant d'années avant que je pusse lui être utile et pourvoir à ses besoins!
Mais pour moi, qui restais seul et pauvre, la mort de mon père devait avoir les plus sérieuses conséquences. Je trouvai bien un gîte; hélas! qu'il était différent de l'intérieur auquel on m'avait habitué! Il fallut aller chez mon oncle. C'était le frère de ma mère, et cependant il n'avait rien des sentiments de sa sœur. D'un caractère morose, il était brutal, grossier dans ses habitudes, et me traita comme le dernier de ses domestiques, dont je partageai le travail.
Malgré mon âge et le besoin que j'avais de m'instruire, on ne m'envoya plus à l'école. Mon oncle était cultivateur, et me trouva bientôt de la besogne; tant et si bien qu'à soigner les moutons, à conduire les chevaux, à courir après les cochons et les vaches, à faire mille autres choses de cette espèce, j'étais occupé depuis le lever du soleil jusqu'à la fin du jour. Par bonheur, on se reposait le dimanche: non pas que mon oncle fût religieux le moins du monde, mais personne dans la paroisse ne travaillait le jour du sabbat; c'était la coutume, et il fallait bien se soumettre à la loi générale; sans cela, on aurait travaillé le dimanche à la ferme, tout comme à l'ordinaire.
Mon oncle, ayant fort peu de religion, ne m'envoyait pas à l'église, et j'étais libre d'employer le jour du Seigneur suivant mon bon plaisir. Vous pensez bien que je ne m'amusais pas à rester dans les champs; la mer, qui s'étendait à l'horizon, avait bien plus d'attrait pour moi que les nids d'oiseaux, les haies et les fossés; et dès que je pouvais m'échapper, j'allais rejoindre Henry Blou. Il m'emmenait dans sa yole, ou je m'emparais du petit canot, dont les rames étaient disposées pour moi.
Ma mère avait eu soin de m'apprendre qu'il était mal de passer le jour du Seigneur dans la dissipation; mais l'exemple que j'avais chez mon oncle changea bientôt mes idées sur cette matière, et j'en vins à trouver que la dimanche ne différait des autres jours que par le plaisir dont il était rempli.
Toutefois, l'un de ces dimanches fut loin d'être agréable; je ne crois pas même avoir passé dans toute ma vie une journée aussi pénible, et où la mort m'ait approché de plus près.