À vrai dire, je n'étais pas à un mille de la grève que mon expédition m'apparut sous un jour moins favorable, et il aurait fallu bien peu de chose pour me faire virer de bord; mais il me vint à l'esprit qu'on avait pu me voir du rivage, que certains de mes camarades, jaloux de mes prouesses nautiques, avaient dû remarquer que je me dirigeais vers l'îlot, qu'ils devineraient aisément pour quel motif j'étais revenu sans avoir atteint mon but, et qu'ils m'accuseraient de poltronnerie. Bref, sous l'influence de cette pensée, jointe au désir que j'avais de réaliser mon rêve, je repris courage et poursuivis ma route.

Lorsque je ne fus plus qu'à environ huit cents mètres de l'écueil, je me reposai sur mes rames et je jetai les yeux derrière moi, car c'était dans cette direction que se trouvait mon récif. La marée était basse et les rochers entièrement hors de l'eau; toutefois la pierre avait complétement disparu sous la quantité de mouettes dont elle était couverte. On aurait dit qu'une troupe de cygnes ou d'oies s'était abattue sur l'écueil; mais je ne pouvais pas m'y tromper: un grand nombre de ces oiseaux tournaient dans l'air au-dessus du récif, allaient se reposer pour reprendre bientôt leur vol, et malgré la distance, j'entendais distinctement leurs cris désagréables.

Je repris ma course, plus désireux que jamais d'atteindre l'île rocailleuse, et d'examiner ces oiseaux. La plupart était en mouvement, et je ne devinais pas le motif de leur agitation. Afin qu'ils me permissent de les approcher de plus près, j'eus soin de faire le moins de bruit possible et de plonger mes rames dans l'eau avec autant de précaution qu'un chat, guettant une souris, pose les pattes sur le plancher.

Après avoir fait de la sorte environ six cents mètres, je m'arrêtai une seconde fois et retournai de nouveau la tête. Les oiseaux ne paraissaient point alarmés. Je savais que les mouettes sont pourtant assez farouches; mais elles connaissent parfaitement la portée d'une arme de chasse, et ne quittent l'endroit où elles sont posées qu'au moment où le plomb du chasseur peut arriver jusqu'à elles. Ensuite les miennes voyaient fort bien que je n'avais pas de fusil et qu'elles n'avaient rien à craindre. Ainsi que les pies et les corbeaux, elles distinguent à merveille un bâton d'une arme à feu, dont l'emploi meurtrier leur est parfaitement connu.

Je les regardai pendant longtemps, sans me lasser du spectacle qu'elles m'offraient; et s'il m'avait fallu repartir immédiatement pour la côte, je me serais cru suffisamment récompensé de la peine que j'avais prise.

Comme je l'ai dit dans une des pages précédentes, il y avait parmi cette bande ailée des oiseaux de plusieurs genres. Tous ceux qui étaient groupés sur les pierres étaient bien des mouettes, mais de deux espèces différentes: les unes avaient la tête noire et les ailes grises, tandis que les autres étaient presque entièrement d'un blanc pur; leur taille différait ainsi que leur couleur, mais rien ne surpassait la propreté de leur plumage, et leurs pattes, d'un beau rouge, avaient l'éclat du corail. Elles étaient occupées, bien que de diverses façons; quelques-unes cherchaient évidemment leur nourriture composée du fretin des crabes, des crevettes, des homards et d'autres animaux curieux que la mer avait laissés à nu en se retirant. Beaucoup d'autres se contentaient de lisser leurs plumes blanches qui semblaient faire leur orgueil.

Cependant, malgré le bonheur dont ces oiseaux paraissaient jouir, ils n'étaient pas plus que les autres créatures exempts de mauvaises passions et de soucis. Plus d'une querelle terrible s'éleva parmi eux pendant que je les contemplais; était-ce par jalousie ou pour se disputer un poisson? c'est ce que je ne saurais dire.

Mais qu'il était amusant de regarder ceux qui péchaient, de les voir se lancer d'une hauteur de plus de cent mètres, disparaître presque sans bruit au milieu des flots et surgir un instant après, ayant dans le bec une proie brillante.

De tous les mouvements que font les oiseaux, je ne crois pas qu'il y eu ait de plus intéressants à voir que ceux de la mouette pêcheuse en train de chercher pâture. Le milan lui-même n'est pas plus gracieux dans son vol. Les brusques détours de l'oiseau marin, la pause momentanée qu'il fait dans l'air pour s'assurer de sa proie, l'écume des flots qui l'environne, cet éclair qui disparaît au sein des vagues, et le retour subit de l'oiseau blanc à la surface de l'eau transparente et bleue, sont d'une beauté incomparable. Jamais l'homme, dans ses heures d'invention les plus heureuses, ne produira de spectacle plus agréable à contempler.

Après avoir regardé les mouettes, et déjà très-satisfait du résultat de mon excursion, je repris mes rames afin d'atteindre mon but et de réaliser mon rêve en abordant au récif.