Je me suis demandé bien des fois comment il se fait qu'on néglige d'enseigner les éléments scientifiques les plus indispensables, tandis qu'on a grand soin de faire entrer dans la tête de nos malheureux enfants tant de vers irrationnels, pour ne rien dire de plus. J'ai la persuasion, et je le déclare sans hésiter, que la connaissance d'une simple loi mathématique, apprise en huit jours, est plus utile à l'humanité que l'étude complète de toutes les langues mortes de la terre. Le grec et le latin! que d'obstacles n'ont-ils pas mis au progrès scientifique.

Je vous disais donc que mon vieux maître d'école m'avait donné quelques notions de géométrie: je connaissais le cube, la pyramide, le cylindre, le sphéroïde et les sections coniques; je savais qu'un baril est formé de deux cônes tronqués, se rencontrant par la base.

Pour m'assurer de la capacité de mon tonneau, il me suffisait dès lors d'en connaître la longueur, ou même la moitié de cette dernière, plus la circonférence de l'un des bouts, et celle du milieu, ou de la partie la plus grosse. Avec ces trois dimensions, je pouvais dire; à peu de chose près, combien la futaille renfermait de pouces cubes d'eau; je n'aurais ensuite qu'à diviser mon total par la capacité de la mesure que je voulais employer comme étalon.

Il ne me restait plus qu'à prendre les trois dimensions dont j'ai parlé; mais c'était là toute la difficulté: comment faire pour obtenir ces mesures?

La longueur était facile à connaître, puisqu'elle se déployait devant moi; mais les deux circonférences m'échappaient totalement: j'étais trop petit pour atteindre le sommet de la futaille, et les ballots qui le bloquaient de chaque coté m'empêchaient d'en mesurer le bout.

Autre obstacle: je n'avais pas de mètre, pas de ficelle, rien qui pût servir de base à mon opération; comment savoir le chiffre des mesures que j'aurais prises si rien ne me l'indiquait?

J'étais cependant résolu à ne pas abandonner mon problème, avant d'y avoir bien réfléchi. Ce travail de tête me distrairait, chose importante dans ma triste position. Mon vieux maître d'école m'avait encore appris cette vérité précieuse, qu'avec de la persévérance on mène à bien ce qui paraît impossible. Je me rappelais ses conseils à cet égard, et je me promis de ne renoncer à mon entreprise qu'après avoir épuisé toutes les ressources de mon imagination; et en y consacrant moins de temps que je n'en ai mis à vous expliquer tout cela, je trouvai le moyen d'arriver à mon but.

CHAPITRE XXX.

Ma règle métrique.

C'est en examinant la futaille avec la ferme résolution de la mesurer que je fis précisément la découverte que je cherchais. Ce qu'il me fallait, c'était une broche, une baguette de longueur suffisante pour traverser la barrique dans sa partie la plus épaisse. Il était évident que si j'introduisais cette broche dans le tonneau, et que je le fisse toucher les douelles de la paroi opposée, je connaîtrais la mesure exacte du diamètre, puisque la broche serait le diamètre même. Je n'aurais plus qu'à multiplier celui-ci par trois pour avoir la circonférence, qui, du reste, ne m'était pas nécessaire, l'un ou l'autre de ces deux termes ayant absolument les mêmes propriétés arithmétiques: divisez l'un, ou multipliez l'autre par trois, et vous aurez toujours le même chiffre. Rappelons-nous cependant que ce résultat n'est pas d'une exactitude mathématique; mais il suffit pour toutes les opérations usuelles.