A une distance d'environ six cents pas, je découvris cinq magnifiques antilopes.

Je n'eus pas longtemps à attendre pour avoir la joie de voir les jolies bêtes donner dans mon piège. Le trait caractéristique de l'antilope, c'est la curiosité qui est poussée cher ces animaux au plus haut degré. Tout en étant les plus timides des habitants de la prairie et en tremblant de tous leurs membres à l'approche d'un ennemi connu, elles semblent, chaque fois qu'elles se trouvent à proximité d'un objet qui les intrigue, avoir dépouillé toute leur crainte; ou plutôt le sentiment de la peur est dominé par celui de la curiosité, et cédant entièrement à celle-ci, elles arrivent le plus près possible de l'objet inconnu et le considèrent d'un air ébahi. Le loup de la prairie, dont la ruse l'emporte même sur celle du renard, connaît cette faiblesse de l'antilope et la met fréquemment à profit. Il court beaucoup moins vite qu'elle et s'évertuerait en vain à la poursuivre, mais l'artifice lui tient lieu de vitesse. Quand le hasard lui fait rencontrer au troupeau d'antilopes, il se flâtre dans l'herbe, se roule en boule, et tout en tournoyant ainsi, en se livrant à une série de manoeuvres bizarres, il se rapproche peu à peu de ses victimes jusqu'à ce qu'il soit assez près pour n'avoir plus qu'un dernier bond à faire.

L'éclat de la couverture ne tarda pas à produire son effet. Les cinq antilopes accoururent au trot, jusqu'au bord du lac, considérèrent un instant cet objet qui leur paraissait inconnu, puis rebroussèrent chemin. Presque aussitôt après, elles revinrent en courant, cette fois apparemment plus confiantes et excitées par la curiosité. Je pouvais les entendre renâcler tandis qu'elles levaient leurs têtes fines et élégantes et aspiraient l'air. Par bonheur, j'étais favorisé par le vent qui soufflait vers moi; autrement elles auraient flairé ma présence et découvert ma ruse.

Le troupeau se composait d'un mâle et de quatre femelles, celles-ci se laissant visiblement guider par leur compagnon, qui semblait diriger tous leurs mouvements, car elles se tenaient rangées derrière lui, imitant tout ce qu'elles lui voyaient faire. Tous cinq s'approchèrent jusqu'à deux cents pas. Mon fusil avait bien cette portée, et je me préparai à faire feu. Le mâle était le plus proche et mon choix s'arrêta sur lui. Je visai et lâchai la détente. Dès que la fumée se fut dissipée, j'eus l'inexprimable joie de voir l'animal étendu sur la prairie, pantelant et rendant le dernier soupir. A ma grande stupéfaction, aucune de ses quatre compagnes n'avait été effarouchée par la détonation. Elles se tenaient près de lui, comme ébahies et considérant avec pitié leur guide tombé. Ce ne fut que lorsque je me redressai de toute la hauteur de ma taille qu'elles se retournèrent et prirent la fuite, volant comme le vent. Deux minutes après, je les avais complètement perdues de vue.

Il me restait à savoir comment je franchirais le gouffre. J'examinai attentivement la pente des parois et je découvris bientôt un endroit d'où je pouvais me laisser glisser sans avoir trop de risques à courir, et sans devoir mettre en oeuvre trop d'efforts. Après avoir enfoncé encore plus solidement en terre le piquet qui retenait ma jument, je déposai mon fusil sur l'herbe et, ne conservant d'autre arme que mon couteau de chasse, je me mis à opérer ma descente. Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour toucher fond, et alors je fis l'escalade de l'autre paroi. Celle-ci était plus raide, mais je pus me cramponner aux branches des cèdres nains enracinés dans la roche. Je remarquai aussi, non sans étonnement, que le sentier que je gravissais avait déjà été mis à profit par l'homme ou l'animal, car la terre répandue sur les saillies du rocher avait été manifestement foulée et fouillée. Cependant, je n'accordai qu'un instant de réflexion à cette circonstance; j'étais si affamé que tout mon esprit était obsédé par une pensée unique: celle de faire un repas.

A la fin, j'atteignis le haut du rocher et, m'aidant des deux mains et des genoux, je me hissai sur la prairie. Deux minutes après, j'étais penché sur l'antilope que je dépeçai avec mon couteau. Tout autre que moi aurait peut-être pris le temps de ramasser du bois et de faire du feu selon la méthode primitive. Mais je ne raisonnai pas: j'avais mon déjeuner sous la main. Je le mangeai cru, et si vous aviez été à ma place, cher auditeur, vous auriez fait de même, quand vous eussiez été le plus délicat des gastronomes.

Après avoir apaisé les premiers besoins de la faim en dévorant à belles dents la langue saignante et une couple de côtelettes de l'antilope, je commençai à me montrer un peu plus difficile, et je me dis que la chair de l'animal serait bien plus succulente en la faisant rôtir. Je retournai donc au gouffre pour aller chercher quelques branches de cèdre. Mais, à peine eus-je fait trois pas que je m'arrêtai, les yeux hagards, frissonnant et oubliant d'un seul coup mon rôti, tant mon coeur était serré d'effroi. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces ours gris qui sont les plus terribles de tous les habitants de la prairie.

VI

L'OURS GRIS.