Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et
le vieux trappeur glissa le long de la paroi.
Mais qu'était-il devenu? Par où était-il passé? Avait-il rampé plus loin après sa chute, ou se trouvait-il toujours à proximité de la colline?
Comme il nous importait de suivre les mouvements des deux cavaliers, nous tendîmes avidement l'oreille, épiant l'occasion de les apercevoir. Nous nous étions de nouveau agenouillés et suspendus au-dessus du vide. Un éclair nous les montra: ils étaient arrêtés pour interroger les alentours, et attendaient comme nous une traînée lumineuse.
--Nous pouvons les désarçonner, chuchota Garey.
J'hésitai à me ranger à cet avis, sans pouvoir me rendre compte de mes scrupules.
Tout à coup un éclair sillonna la nue. Les cavaliers étaient à portée de nos fusils. Nous les couchâmes en joue. Sans dire un mot, j'avais suivi l'opinion de Garey.
A ce moment, quand déjà nous avions le doigt sur la gâchette, nous relevâmes tous deux comme d'un commun accord notre arme. C'est que nous avions tous deux en même temps aperçu le même objet dans la prairie, et que cet objet n'était autre que notre ami Ruben.
Il était couché dans l'herbe de tout son long, les bras et les jambes étendus, le visage collé contre terre. De la hauteur où nous étions, nous eussions pu le prendre pour la peau d'un jeune buffle ainsi étalée pour la faire sécher, mais nous ne nous trompions pas: c'était bien le vieux trappeur dans son costume de peau de daim. L'endroit où il se trouvait n'était guère à plus de cinq cents pas du rocher; mais quoiqu'il nous fût très facile de le voir, il devait échapper complètement aux regards des deux cavaliers, car nous les entendîmes, à notre grande joie, dès que la nuit se fut replongée dans l'obscurité, regagner leur camp. A peine étaient-ils partis qu'un éclair projeta sa vive lumière sur la prairie. La peau de daim n'était plus là: notre camarade avait donc pu se dérober heureusement.
Pour la première fois depuis que nous avions rencontré les Mexicains, nous respirâmes librement; et, le coeur léger, nous retournâmes à l'endroit où nous étions montés sur le plateau. Tant que j'avais pu craindre que ma dernière heure ne fût arrivée, le sort de ma jument et du Cheval blanc n'avait eu, je l'avoue, qu'une part très accessoire dans mes préoccupations. L'homme est ainsi fait que lorsqu'il est en danger de mort, il ne songe plus qu'à sa conservation personnelle. Mais maintenant que j'avais la conviction de survivre à cette périlleuse aventure, l'égoïsme faisait place à des sentiments plus généreux, et je souhaitais ardemment de conserver non seulement ma propre monture, mais aussi l'excellent et beau mustang, qui avait été pour moi la cause de tant d'anxiété.
Cependant les éclairs étaient devenus moins intenses et ne se succédaient plus qu'à des intervalles éloignés. Ce fut dans un de ces intervalles de calme que nous entendîmes à quelque distance des pas de chevaux. Il y a une différence très sensible entre le pas d'un cheval qui porte un cavalier, et celui d'un cheval qui n'a pas cette charge. L'habitant des prairies ne s'y trompe que fort rarement. Mon compagnon m'assura que les chevaux dont nous entendions l'approche étaient montés.