—Dévorer monsieur! Non! trois millions de buffles ne l'auraient pas dévoré. Mon Dieu! Ah! gredin de l'Endormi, que le diable t'emporte!
Cette apostrophe s'adressait à Hibbets, qui n'avait pas indiqué à mes camarades l'endroit où j'étais couché, et m'avait ainsi exposé à un danger si terrible.
—Nous vous avons vu lancé en l'air, continua Saint-Vrain, et retomber dans le plus épais de la bande. En conséquence, nous vous regardions comme perdu. Mais, au nom de Dieu, comment avez-vous pu vous tirer de là?
Je racontai mon aventure à mes camarades émerveillés.
—Par Dieu! cria Godé, c'est une merveilleuse histoire! Et voilà un gaillard qui n'est pas manchot!
A dater de ce moment, je fus considéré comme un capitaine parmi les gens de la prairie. Mes compagnons avaient fait de la bonne besogne pendant ce temps, et une douzaine de masses noires, qui gisaient sur la plaine, en rendaient témoignage. Ils avaient retrouvé mon rifle et ma couverture; cette dernière, enfoncée dans la terre par le piétinement. Saint-Vrain avait encore quelques gorgées d'eau-de-vie dans sa gourde; après l'avoir vidée et avoir replacé les vedettes, nous reprîmes nos couches de gazon et passâmes le reste de la nuit à dormir.
IV
UNE POSITION TERRIBLE.
Peu de jours après, une autre aventure m'arriva; et je commençai à penser que j'étais prédestiné à devenir un héros parmi les montagnards.
Un petit détachement dont je faisais partie avait pris les devants. Notre but était d'arriver à Santa-Fé un jour ou deux avant la caravane, afin de tout arranger avec le gouverneur pour l'entrée des wagons dans cette capitale. Nous faisions route pour le Cimmaron. Pendant une centaine de milles environ, nous traversâmes un désert stérile, dépourvu de gibier et presque entièrement privé d'eau. Les buffalos avaient complètement disparu, et les daims étaient plus que rares. Il fallait nous contenter de la viande séchée que nous avions emportée avec nous des établissements. Nous étions dans le désert de l'Artemisia. De temps en temps, nous apercevions une légère antilope bondissant au loin devant nous, mais se tenant hors de toute portée. Ces animaux semblaient être plus familiers que d'ordinaire. Trois jours après avoir quitté la caravane, comme nous chevauchions près du Cimmaron, je crus voir une tête cornue derrière un pli de la prairie. Mes compagnons refusèrent de me croire, et aucun d'eux ne voulut m'accompagner. Alors, me détournant de la route, je partis seul. Godé ayant pris les devants, l'un de mes camarades se chargea de mon chien que je ne voulais pas emmener, craignant d'effaroucher les antilopes. Mon cheval étais frais et plein d'ardeur; et que je dusse réussir ou non, je savais qu'il me serait facile de rejoindre la troupe à son prochain campement. Je piquai droit vers la place où j'avais vu disparaître l'objet, et qui semblait être à un demi-mille environ de la route; mais il se trouva que la distance était beaucoup plus grande; c'est une illusion commune dans l'atmosphère transparente de ces régions élevées.