—Ce sont d'énormes sapins, pardieu! s'écria un autre.

—Il y a de l'eau là, camarades, bien sûr! fit remarquer un troisième.

—Oui, messieurs! il est impossible que de pareilles tiges croissent sur une prairie sèche. Regardez! Hilloa!

—De par tous les diables, voilà une maison là-bas!

—Une maison! une, deux, trois!… Mais c'est tout une ville, ou bien il n'y a pas un seul mur. Tenez! Jim, regardez là-bas! Wagh!

Je marchais devant avec Séguin; le reste de la bande atteignait la bouche du défilé derrière nous. J'avais été absorbé pendant quelques instants dans la contemplation de la blanche efflorescence qui couvrait le sol et je prêtais l'oreille au craquement de ces incrustations sous le sabot de mon cheval. Ces exclamations me firent lever les yeux. Sous l'impression de ce que je vis, je tirai les deux rênes d'une seule secousse. Séguin avait fait comme moi, et toute la troupe s'était arrêtée en même temps. Nous venions justement de tourner une des masses qui nous empêchaient de voir la grande ouverture qui se trouvait alors précisément en face de nous; et, près de sa base, du côté du sud, on voyait s'élever les murs et les édifices d'une cité; d'une vaste cité, si l'on en jugeait par la distance et par l'aspect colossal de son architecture. Les colonnes des temples, les grandes portes, les fenêtres, les balcons, les parapets, les escaliers tournants nous apparaissaient distinctement. Un grand nombre de tours s'élevaient très-haut au-dessus des toits; au milieu, un grand édifice ressemblant à un temple et couronné d'un dôme massif, dominait toutes les autres constructions. Je considérais cette apparition soudaine avec un sentiment d'incrédulité. C'était un songe, une chimère, un mirage peut-être…. Non, cependant le mirage ne présente pas un tableau aussi net. Il y avait là des toits, des cheminées, des murs, des fenêtres. Il y avait des maisons fortifiées avec leurs créneaux réguliers et leurs embrasures. Tout cela était réel: c'était une ville. Était-ce donc là la Cibolo des pères espagnols? Était-ce la ville aux portes d'or et aux tours polies? Après tout, l'histoire racontée par les prêtres voyageurs ne pouvait-elle pas être vraie? Qui donc avait démontré que ce fût une fable! Qui avait jamais pénétré dans ces régions où les récits des prêtres plaçaient la ville dorée de Cibolo? Je vis que Séguin était, autant que moi, surpris et embarrassé. Il ne connaissait rien de ce pays. Il avait vu souvent des mirages, mais pas un seul qui ressemblât à ce que nous avions sous les yeux.

Pendant quelque temps, nous demeurâmes immobiles sur nos selles, en proie à de singulières émotions. Pousserions-nous en avant? Sans doute. Il nous fallait arriver à l'eau. Nous mourions de soif. Aiguillonnés par ce besoin, nous partîmes à toute bride. A peine avions-nous couru quelques pas, qu'un cri simultané fut poussé par tous les chasseurs. Quelque chose de nouveau,—quelque chose de terrible,—était devant nous. Près du pied de la montagne se montrait une ligne de formes sombres, en mouvement: c'étaient des hommes à cheval! Nous arrêtâmes court nos chevaux; notre troupe entière fit halte au même instant.

—Des Indiens! telle fut l'exclamation générale.

—Il faut que ce soient des Indiens murmura Séguin: il n'y a pas d'autres créatures humaines par ici. Des Indiens! mais non. Jamais il n'y eut d'Indiens semblables à cela. Voyez! ce ne sont pas des hommes! Regardez leurs chevaux monstrueux, leurs énormes fusils: ce sont des géants! Par le ciel! continua-t-il après un moment d'arrêt, ils sont sans corps, ce sont des fantômes!

Il y eut des exclamations de terreur parmi les chasseurs placés en arrière. Étaient-ce là les habitants de la cité? Il y avait une proportion parfaite entre la taille colossale des chevaux et celle des cavaliers. Pendant un moment, la terreur m'envahit comme les autres; mais cela ne dura qu'un instant. Un souvenir soudain me vint à l'esprit; je me rappelai les montagnes du Hartz et ses démons. Je reconnus que le phénomène que nous avions devant nous devait être le même, une illusion d'optique, un effet de mirage. Je levai la main au-dessus de ma tête. Le géant qui était devant les autres imita le mouvement. Je piquai de l'éperon les flancs de mon cheval et galopai en avant. Il fit de même, comme s'il fût venu à ma rencontre. Après quelque temps de galop, j'avais dépassé l'angle réflecteur, et l'ombre du géant disparut instantanément dans l'air. La ville aussi avait disparu; mais nous retrouvâmes les contours de plus d'une forme singulière dans les grandes roches stratifiées qui bordaient la vallée. Nous ne fûmes pas longtemps sans perdre de vue, également, les bouquets d'arbres gigantesques. En revanche, nous vîmes distinctement au pied de la montagne, non loin de l'ouverture, une ceinture de saules verts et peu élevés, mais des saules réels. Sous leur feuillage, on voyait quelque chose qui brillait au soleil comme des paillettes d'argent, c'était de l'eau! C'était un bras du Prieto. Nos chevaux hennirent à cet aspect; un instant après, nous avions mis pied à terre sur le rivage, et nous étions tous agenouillés auprès du courant.