—Oh Dieu! enfin, la voilà! murmura Séguin dont les traits exprimaient une émotion profonde; soyez béni! mon Dieu! Halte! camarades, halte!
Nous retînmes les rênes, et, immobiles sur nos chevaux fatigués, nous demeurâmes les yeux tournés vers la plaine. Un magnifique panorama, magnifique sous tous les rapports, s'étalait devant nous; l'intérêt avec lequel nous le considérions était encore redoublé par les circonstances particulières qui nous avaient amenés à en jouir. Placés à l'extrémité occidentale d'une vallée oblongue, nous la voyons se dérouler dans toute sa longueur. C'est, non pas une vallée proprement dite, bien qu'elle fût ainsi appelée par les Américains espagnols, mais plutôt une plaine entourée de tout côtés par des montagnes. Sa forme est elliptique. Le grand axe, ou diamètre des foyers de cette ellipse, peut avoir dix ou douze milles de longueur; le petit axe en a cinq ou six. La surface entière présente un champ de verdure dont le plan n'est coupé ni de buissons, ni de haies, ni de collines. C'est comme un lac tranquille transformé en émeraude. Une ligne d'argent la traverse dans toute son étendue, en courbes gracieuses, et marque le cours d'une rivière cristalline. Mais les montagnes! Quelles sauvages montagnes! surtout celles qui bordent la vallée au nord. Ce sont des masses de granit amoncelées. Quelles convulsions de la nature doivent avoir présidé à leur naissance! Leur aspect présente l'idée d'une planète en proie aux douleurs de l'enfantement. Des rochers énormes sont suspendus, à peine en équilibre, au-dessus de précipices affreux. Il semble que le choc d'une plume suffirait pour occasionner la chute de ces masses gigantesques. D'effrayants abîmes montrent dans leurs profondeurs de sombres défilés qu'aucun bruit ne trouble. Çà et là, des arbres noueux, des pins et des cèdres, croissent horizontalement et pendent le long des rochers. Les branches hideuses des cactus, le feuillage maladif des buissons de créosote, se montrent dans les fissures, et ajoutent un trait de plus au caractère âpre et morne du paysage. Telle est la barrière septentrionale de la vallée. La sierra du midi présente un contraste géologique complet. Pas une roche de granit ne se montre de ce côté. On y voit aussi des rochers amoncelés, mais blancs comme la neige. Ce sont des montagnes de quartz laiteux. Elles sont dominées par des pics de formes diverses, nus et brillants; d'énormes masses pendent sur les profonds abîmes: les ravins, comme les hauteurs, sont dépourvus d'arbres. La végétation qui s'y montre a tous les caractères de la désolation. Les deux sierras convergent vers l'extrémité orientale de la vallée. Du sommet que nous occupons, et qui se trouve à l'ouest, nous découvrons tout le tableau. A l'autre bout de la vallée, nous apercevons une place noire au pied de la montagne. Nous reconnaissons une forêt de pins, mais elle est trop éloignée pour que nous puissions distinguer les arbres. La rivière semble sortir de cette forêt, et, sur ses bords, près de la lisière du bois, nous apercevons un ensemble de constructions pyramidales étranges. Ce sont des maisons. C'est la ville de Navajoa!
Nos yeux s'arrêtent sur cette ville avec une vive curiosité. Nous distinguons le profil des maisons, bien qu'elles soient à près de dix milles de distance. C'est une étrange architecture. Quelques-unes sont séparées des autres, et ont des toits en terrasse, au-dessus desquels nous voyons flotter des bannières. L'une, grande entre toutes, présente l'apparence d'un temple. Elle est dans la plaine ouverte, hors de la ville, et, au moyen de la lunette, nous apercevons de nombreuses formes qui se meuvent sur son sommet. Ces formes sont des êtres humains. Il y en a aussi sur les toits et les parapets des maisons plus petites; nous en voyons beaucoup d'autres, sur la plaine, entre la ville et nous, chassant devant eux des troupes de bestiaux, de mules et de mustangs. Quelques-uns sont sur les bords de la rivière, et nous en apercevons qui plongent dans l'eau. Plusieurs groupes de chevaux, dont les flancs arrondis accusent le bon état d'entretien, pâturent tranquillement dans la prairie. Des troupes de cygnes sauvages, d'oies et de grues bleues suivent en nageant et en voltigeant le courant sinueux de la rivière. Le soleil baisse; les montagnes réfléchissent des teintes d'ambre, et les cristaux quartzeux resplendissent sur les pics de la sierra méridionale. La scène est imposante par sa beauté et le silence qui l'environne. Combien de temps s'écoulera-t-il, pensais-je, avant que ce tableau si calme soit rempli de meurtre et de pillage?
Nous demeurons quelque temps absorbés dans la contemplation de la vallée sans proférer un seul mot. C'est le silence qui précède les résolutions terribles. L'esprit de mes compagnons est agité de pensées et d'émotions diverses, diverses par leur nature et par leur degré de vivacité, et différant autant les unes des autres, que le ciel diffère de l'enfer. Quelques-unes de ces émotions sont saintes. Des hommes ont le regard tendu sur la plaine, croyant ou s'imaginant distinguer, à cette distance, les traits d'un être aimé, d'une épouse, d'une soeur, d'une fille, ou peut-être d'une personne plus tendrement chérie encore. Non; cela ne pouvait être; nul n'était plus profondément affecté que le père cherchant son enfant. De tous les sentiments mis en jeu là, l'amour paternel était le plus fort. Hélas! il y avait des émotions d'une autre nature dans le coeur de ceux qui m'entouraient, des passions terribles et impitoyables. Des regards féroces étaient lancés sur la ville; les uns respiraient la vengeance, les autres l'amour du pillage; d'autres encore, vrais regards de démons, la soif du meurtre. On en avait causé à voix basse tout le long de la route, et les hommes déçus dans leurs espérances au sujet de l'or, s'entretenaient du prix des chevelures.
Sur l'ordre de Séguin, les chasseurs se retirèrent sous les arbres et tinrent précipitamment conseil. Comment devait-on s'y prendre pour s'emparer de la ville? Nous ne pouvions pas approcher en plein jour. Les habitants nous auraient vus longtemps avant que nous eussions franchi la distance, et ils fuiraient vers la forêt. Nous perdrions ainsi tout le fruit de notre expédition. Pouvions-nous envoyer un détachement à l'extrémité orientale de la vallée pour empêcher la fuite? Non pas à travers la plaine du moins, car les montagnes arrivaient jusqu'à son niveau, sans hauteurs intermédiaires, et sans défilé près de leurs flancs. A quelques endroits, le rocher s'élevait verticalement à une hauteur de Mille pieds environ. Cette idée fut abandonnée. Pouvions-nous tourner la sierra du sud, et arriver par la forêt elle-même? De cette manière, nous marchions à couvert jusqu'auprès des maisons. Le guide, interrogé, répondit que cela était possible; mais il fallait faire un détour d'environ 50 milles. Nous n'avions pas le temps, et nous y renonçâmes.
Le seul plan praticable était donc de nous approcher de la ville pendant la nuit, ou, du moins, c'était celui qui présentait le plus de chances de succès. On s'y arrêta. Séguin ne voulait pas faire une attaque de nuit, mais seulement entourer les maisons en restant à une certaine distance, et se tenir en embuscade jusqu'au matin. La retraite serait ainsi coupée, et nous serions sûrs de retrouver nos prisonniers à la lumière du jour. Les hommes s'étendirent sur le sol, et, le bras passé dans la bride de leurs chevaux, attendirent le coucher du soleil.
XXXVI
L'EMBUSCADE NOCTURNE
Une petite heure se passa ainsi. Le globe brillant disparut derrière nous, et les roches de quartz revêtirent une teinte sombre. Les derniers rayons du soleil illuminèrent un moment les pics les plus élevés, puis s'éclipsèrent. La nuit était venue. Nous descendîmes la pente rapide en une longue file et atteignîmes la plaine; puis, tournant à gauche, nous suivîmes le pied de la montagne. Les rochers nous servaient de guides. Nous avancions avec prudence et parlions à voix basse. La route que nous suivions était semée de roches détachées, tombées du haut de la montagne. Nous étions obligés de contourner des contre-forts qui s'avançaient jusque dans la plaine. De temps en temps, nous nous arrêtions pour tenir conseil.
Après avoir marché ainsi pendant dix à douze milles, nous nous trouvâmes de l'autre côté de la ville. Nous n'en étions pas à plus d'un mille. Nous apercevions les feux allumés sur la plaine, et nous entendions les voix de ceux qui étaient autour. Là, nous divisâmes la troupe en deux parts. Un petit détachement resta caché dans un défilé au milieu des rochers. Ce détachement fut chargé de la garde du chef captif et des mules de bagages. Le corps principal se porta en avant, sous la conduite de Rubé, et suivit la lisière de la forêt, laissant un poste de distance en distance. Ces postes se cachèrent à leurs stations respectives, gardant un profond silence et attendant le signal du clairon, qui devait être donné au point du jour.