—Enfin, pensai-je, ils sont tous partis!
Et enfonçant mes éperons dans les flancs de mon cheval, je m'élançai après les autres.
Quand j'eus galopé jusqu'à environ cent yards des murs, un cri terrible retentit derrière moi; j'arrêtai mon cheval et me retournai sur ma selle pour voir ce que c'était. Un autre cri plus terrible et plus sauvage encore m'indiqua l'endroit d'où était parti le premier. Sur le toit le plus élevé du temple, deux hommes se débattaient. Je les reconnus au premier coup d'oeil; je vis aussi que c'était une lutte à mort. L'un des deux hommes était le chef-médecin que je reconnus à ses cheveux blancs; la blouse étroite, les jambières, les chevilles nues, le bonnet enfoncé de son antagoniste me le firent facilement reconnaître. C'était le trappeur essorillé. Le combat fut court. Je ne l'avais pas vu commencer, mais je vis le dénoûment. Au moment où je me retournais, le trappeur avait acculé son adversaire contre le parapet et de son bras long et musculeux il le forçait à se pencher par-dessus le bord; de l'autre main, il brandissait son couteau. La lame brilla et disparut dans le corps; un flot rouge coula sur les vêtements de l'Indien; ses bras se détendirent; son corps, plié en deux sur le bord du parapet, se balança un moment et tomba avec un bruit sourd sur la terrasse au-dessous. Le même hurlement sauvage retentit encore une fois à mes oreilles, et le chasseur disparut du toit. Je me retournai pour reprendre ma route. Je pensai qu'il s'agissait du payement de quelque dette ancienne, de quelque terrible revanche. Le bruit d'un cheval lancé au galop se fit entendre derrière moi, un cavalier me suivait. Je n'eus pas besoin de me retourner pour comprendre que c'était le trappeur.
—Prêté rendu, c'est légitime, dit-on. C'est, ma foi, une belle chevelure tout de même.—Wagh! ça ne peut pas me payer ni me remplacer la mienne; mais c'est égal, ça fait toujours plaisir.
Je me retournai pour comprendre la signification de ce discours. Ce que je vis suffit pour m'éclairer. Quelque chose pendait à la ceinture du vieux trappeur: on eut dit un écheveau de lin blanc comme la neige, mais ce n'était pas cela; c'était une chevelure, c'était un scalp. Des gouttes de sang coulaient le long des fils argentés et, en travers, au milieu, on voyait une large bande rouge. C'était la place où le trappeur avait essuyé son couteau!
XXXIX
COMBAT DANS LE DÉFILÉ.
Arrivés au bois, nous suivîmes le chemin des Indiens, en remontant le courant. Nous allions aussi vite que l'atajo le permettait. Après une course de cinq milles, nous atteignîmes l'extrémité orientale de la vallée. Là les sierras se rapprochent, entrent dans la rivière et forment un canon. C'est une porte gigantesque semblable à celle que nous avions traversée en entrant dans la vallée par l'ouest, et d'un aspect plus effrayant encore. Il n'y avait de route ni d'un côté ni de l'autre de la rivière; en cela ce canon différait du premier. La vallée était encaissée par des rochers à pic, et il n'y avait pas d'autre chemin que le lit même de la rivière. Celle-ci était peu profonde; mais dans les moments de grandes eaux, elle se transformait en torrent, et alors la vallée devenait inaccessible par l'est. Cela arrivait rarement dans ces régions sans pluies.
Nous pénétrâmes dans le canon sans nous arrêter, galopant sur les cailloux, contournant les roches énormes qui gisaient au milieu. Au-dessus de nous s'élevaient à plus de mille pieds de hauteur, des rochers menaçants qui, parfois, s'avançaient jusqu'au-dessus du courant; des pins noueux, qui avaient pris racine dans les fentes, pendaient en dessous; des masses informes de cactus et de mezcals grimpaient le long des fissures, et ajoutaient à l'aspect sauvage du site par leur feuillage sombre, mais pittoresque. L'ombre projetée des roches surplombantes rendait le défilé très-sombre. L'obscurité était augmentée encore par les nuages orageux qui descendaient jusqu'au-dessous des cimes. De temps en temps, un éclair déchirait la nue et se réfléchissait dans l'eau à nos pieds. Les coups de tonnerre, brefs, secs, retentissaient dans la ravine, mais il ne pleuvait pas encore. Nous avancions en toute hâte à travers l'eau peu profonde, suivant notre guide. Quelques endroits n'étaient pas sans dangers, car le courant avait une très-grande force aux angles des rochers, et son impétuosité faisait perdre pied à nos chevaux; mais nous n'avions pas le choix de la route, et nous traversions pressant nos animaux de la voix et de l'éperon. Après avoir marché ainsi pendant plusieurs centaines de yards, nous atteignîmes l'entrée du canon et gravîmes les bords.
—Maintenant, cap'n, cria le guide, retenant les rênes, et montrant l'entrée, voilà la place où nous devons faire halte. Nous pouvons les retenir ici assez longtemps pour les dégoûter du passage: voilà ce que nous pouvons faire.