—St! st! firent plusieurs hommes, les voici! ils viennent!
Tous les regards se tendirent vers le passage. Des formes noires, en foule, se montraient à distance, remplissant tout le lit de la rivière. C'étaient les Indiens à cheval. Nous comprimes qu'ils voulaient exécuter une charge. Leurs mouvements nous confirmèrent dans cette idée. Ils s'étaient formés en deux corps, et tenaient leurs arcs prêts à lancer une grêle de flèches au moment où ils prendraient le galop.
—Garde à vous, garçons! cria Rubé, voilà le moment de bien se tenir; attention à viser juste, et à taper dur, entendez-vous!
Le trappeur n'avait pas achevé de parler qu'un hurlement terrible éclata, poussé par deux cents voix réunies. C'était le cri de guerre des Navajoes. A ces cris menaçants, les chasseurs répondirent par de retentissantes acclamations, au milieu desquelles se faisaient entendre les sauvages hurlements de leurs alliés Delawares et Shawnies. Les Indiens s'arrêtèrent un moment derrière l'étranglement du cañon, jusqu'à ce que ceux qui étaient en arrière les eussent rejoints. Puis, poussant de nouveau leur cri de guerre, ils se précipitèrent en avant vers l'étroite ouverture. Leur charge fut si soudaine, que plusieurs l'avaient dépassée avant qu'un coup de feu eût été tiré. Puis on entendit le bruit des coups de fusil, la pétarade des rifles et les détonations plus fortes des tromblons espagnols, mêlés aux sifflements des flèches indiennes. Les clameurs d'encouragement et de défi se croisaient; au milieu du bruit l'on distinguait les sourdes imprécations de ceux qu'avait atteints la balle ou la flèche empoisonnée.
Plusieurs Indiens étaient tombés à notre première volée, d'autres s'étaient avancés jusqu'au lieu de notre embuscade et nous lançaient leurs flèches à la figure. Mais tous nos fusils n'étaient pas déchargés, et à chaque détonation nouvelle, nous voyions tomber de sa selle un de nos audacieux ennemis. Le gros de la troupe, retourné derrière les rochers, se reformait pour une nouvelle charge. C'était le moment le plus dangereux. Nos fusils étaient vides; nous ne pouvions plus les empêcher de forcer le passage et d'arriver jusqu'à la plaine ouverte. Je vis Séguin tirer son pistolet et se porter en avant, invitant tous ceux qui avaient une arme semblable à suivre son exemple. Nous nous précipitâmes sur les traces de notre chef jusqu'à l'embouchure du cañon, et là nous attendîmes la charge. Notre attente ne fut pas longue; l'ennemi, exaspéré par toutes sortes de raisons, était décidé à nous exterminer coûte que coûte. Nous entendîmes encore le terrible cri de guerre, et pendant qu'il résonnait, répercuté par mille échos, les sauvages s'élancèrent au galop vers l'ouverture.
—Maintenant, à nous! cria une voix. Feu! hourra!
La détonation des cinquante pistolets n'en fit qu'une. Les chevaux qui étaient en avant reculèrent et s'abattirent en arrière, se débattant des quatre pieds dans l'étroit passage. Ils tombèrent tous à la fois, et barrèrent entièrement le chenal. D'autres cavaliers arrivaient derrière excitant leurs montures. Plusieurs furent renversés sur les corps amoncelés. Leurs chevaux se relevaient pour retomber encore, foulant aux pieds les morts et les vivants. Quelques-uns parvinrent à se frayer un passage et nous attaquèrent avec leurs lances. Nous les repoussâmes à coups de crosses et en vînmes aux mains avec les couteaux et les tomahawks. Le courant refoulé par le barrage des cadavres d'hommes et de chevaux, se brisait en écumant contre les rochers. Nous nous battions dans l'eau jusqu'aux cuisses. Le tonnerre grondait sur nos têtes, et nous étions aveuglés par les éclairs. Il semblait que les éléments prissent part au combat. Les cris continuaient plus sauvages et plus furieux que jamais. Les jurements sortaient des bouches écumantes, et les hommes s'étouffaient dans des embrassements qui ne se terminaient que par la mort d'un des combattants. Mais l'eau, en montant, soulevait les corps des chevaux qui, jusque-là, avaient obstrué le passage, et les entraînait au-delà de l'ouverture. Toutes les forces des Indiens allaient nous écraser. Grand Dieu! ils se réunissent pour une nouvelle charge, et nos fusils sont vides!
A ce moment un nouveau bruit frappe nos oreilles. Ce ne sont pas les cris des hommes, ce ne sont pas les détonations des armes à feu; ce ne sont pas les éclats du tonnerre. C'est le mugissement terrible du torrent. Un cri d'alarme se fait entendre derrière nous. Une voix nous appelle: Fuyez, sur votre vie! Au rivage! au rivage! Je me retourne: je vois mes compagnons se précipiter vers la pente abordable, en poussant des cris de terreur. Au même instant, mes yeux sont attirés par une masse qui s'approche. A moins de vingt yards de la place où je suis, et entrant dans le cañon, je vois une montagne noire et écumante: c'est l'eau, portant sur la crête de ses vagues des arbres déracinés et des branches tordues. Il semble que les portes de quelque écluse gigantesque ont été brusquement ouvertes, et que le premier flot s'en échappe. Au moment où mes yeux l'aperçoivent, elle se heurte contre les piliers de l'entrée du cañon avec un bruit semblable à celui du tonnerre; puis recule en mugissant et s'élève à une hauteur de vingt pieds. Un instant après, l'eau se précipite à travers l'ouverture. J'entends les cris d'épouvante des Indiens qui font faire volte-face à leurs chevaux et prennent la fuite. Je cours vers le bord, à la suite de mes compagnons. Je suis arrêté par le flot qui me monte déjà jusqu'aux cuisses; mais, par un effort désespéré, je plonge et fends la vague, jusqu'à ce que j'aie atteint un lieu de sûreté. A peine suis-je parvenu à grimper sur la rive que le torrent passe, roulant, sifflant et bouillonnant. Je m'arrête pour le regarder. D'où je suis, je puis apercevoir la ravine dans presque toute sa longueur. Les Indiens fuient au grand galop, et je vois les queues des derniers chevaux disparaître à l'angle du rocher. Les corps des morts et des blessés gisent encore dans le chenal. Il y a parmi eux des chasseurs et des Indiens. Les blessés poussent des clameurs terribles en voyant le flot qui s'avance. Nos camarades nous appellent à leur secours. Mais nous ne pouvons rien faire pour les sauver! Le courant les saisit dans son irrésistible tourbillon; ils sont enlevés comme des plumes, et emportés avec la rapidité d'un boulet de canon.
—Il y a trois bons compagnons de moins! Wagh!
—Qui sont-ils? demande Séguin; les hommes regardent autour d'eux avec anxiété.