Nous demeurâmes quelques heures près du cañon. La tempête continuait à mugir autour de nous, et l'eau s'élevait de plus en plus. C'était justement ce que nous désirions. Nous regardions avec une vive satisfaction le flot monter à une telle hauteur que, Rubé l'assurait, la rivière ne pourrait pas reprendre son niveau avant un intervalle de plusieurs heures. Le moment vint enfin de reprendre notre course. Il était près de minuit quand nous montâmes à cheval. La pluie avait presque effacé les traces laissées par le détachement d'El-Sol; mais la plupart des hommes de la troupe étaient d'excellents guides, et Rubé, prenant la tête, nous conduisit au grand trot. De temps en temps la lueur d'un éclair nous montrait les pas des mules marqués dans la boue, et le pic blanc qui nous servait de point de mire. Nous marchâmes toute la nuit. Une heure après le lever du soleil, nous rejoignions l'atajo, près de la base de la montagne neigeuse. Nous fîmes halte dans un des défilés, et, après quelques instants employés à déjeuner, nous continuâmes notre voyage à travers la sierra. La route conduisait, par une ravine desséchée, vers une plaine ouverte qui s'étendait à perte de vue à l'est et à l'ouest. C'était un désert.

* * * * *

Je n'entrerai pas dans le détail de tous les événements qui marquèrent la traversée de cette terrible jornada. Ces événements étaient du même genre que ceux que nous avions essuyés dans les déserts de l'ouest. Nous eûmes à souffrir de la soif, car il nous fallut faire une traite de 60 milles sans eau. Nous traversâmes des plaines couvertes de sauge où pas un être vivant ne troublait la monotonie mortelle de l'immensité qui nous environnait. Nous fûmes obligés de faire cuire nos aliments sans autre combustible que l'artemisia. Puis nos provisions s'épuisèrent, et les mules de bagages tombèrent l'une après l'autre sous le couteau des chasseurs affamés. Plusieurs nuits, nous dûmes nous passer de feu. Nous n'osions plus en allumer, car, bien que l'ennemi ne se fût pas encore montré, nous savions qu'il devait être sur nos traces. Nous avions voyagé avec une telle rapidité qu'il n'avait pu encore parvenir à nous rejoindre. Pendant trois jours, nous nous étions dirigés vers le sud-est. Le soir du troisième jour, nous découvrîmes les sommets des Mimbres, à la bordure orientale du désert. Les pics de ces montagnes étaient bien connus des chasseurs et servirent désormais à diriger notre marche. Nous nous approchions des Mimbres en suivant une diagonale.

Notre intention était de traverser la sierra par la route de la Vieille-Mine, l'ancien établissement, si prospère autrefois, de notre chef. Pour lui, chaque détail du paysage était un souvenir. Je remarquai que son ardeur lui revenait à mesure que nous avancions. Au coucher du soleil, nous atteignîmes la tête de la Barranca del oro, une crevasse immense qui traversait la plaine où était assise la mine déserte. Cet abîme, qui semblait avoir été ouvert par quelque tremblement de terre, présentait une longueur de vingt milles. De chaque côté il y avait un chemin, le sol était plat et s'étendait jusqu'au bord même de la fissure béante. A peu près à moitié chemin de la mine, sur la rive gauche, le guide connaissait une source, et nous nous dirigeâmes de ce côté avec l'intention de camper près de l'eau.

Nous marchions péniblement. Il était près de minuit quand nous atteignîmes la source. Nos chevaux furent dételés et attachés au milieu de la plaine. Séguin avait résolu que nous nous reposerions là plus longtemps qu'à l'ordinaire. Il se sentait rassuré en approchant de ce pays qu'il connaissait si bien. Il y avait un bouquet de cotonniers et de saules qui bordaient la source, nous allumâmes notre feu au milieu de ce bois. Une mule fut encore sacrifiée à la divinité de la faim, et les chasseurs, Après s'être repus de cette viande coriace, s'étendirent sur le sol et s'endormirent. L'homme préposé à la garde des chevaux resta seul debout, s'appuyant sur son rifle, près de la caballada. J'étais couché près du feu, la tête appuyée sur ma selle; Séguin était près de moi avec sa fille. Les jeunes filles mexicaines et les Indiennes captives étaient pelotonnées à terre, enveloppées dans leurs tilmas et leurs couvertures rayées. Toutes dormaient ou semblaient dormir.

Comme les autres, j'étais épuisé de fatigue; mais l'agitation de mes pensées me tenait éveillé. Mon esprit contemplait l'avenir brillant. Bientôt,—pensai-je,—bientôt je serai délivré de ces horribles scènes; bientôt il me sera permis de respirer une atmosphère plus pure, près de ma bien-aimée Zoé. Charmante Zoé! Dans deux jours je vous retrouverai, je vous serrerai dans mes bras, je sentirai la douce pression de vos lèvres chéries, je vous appellerai: mon amour! mon bien! ma vie! Nous reprendrons nos promenades dans le jardin silencieux, sous les allées qui bordent la rivière; nous nous assiérons encore sur les bancs couverts de mousse, pendant les heures tranquilles du soir; nous nous répéterons ces mots brûlants qui font battre nos coeurs d'un bonheur si profond! Zoé, innocente enfant! pure comme les anges! Cette question d'une ignorance enfantine: «Henri, qu'est-ce que le mariage?» Ah! douce Zoé! vous l'apprendrez bientôt! Quand donc pourrai-je vous l'enseigner? Quand donc serez-vous mienne? mienne pour toujours! Zoé! Zoé! êtes-vous éveillée? êtes-vous étendue sur votre lit en proie à l'insomnie, ou suis-je présent dans vos rêves? Aspirez-vous après mon retour comme j'y aspire moi-même? Oh! quand donc la nuit sera-t-elle passée! Je ne puis prendre aucun repos; j'ai besoin de marcher, de courir sans cesse et sans relâche, en avant, toujours en avant!

Mon oeil était arrêté sur la figure d'Adèle, éclairée par la lueur du feu. J'y retrouvais les traits de sa soeur: le front noble, élevé, les sourcils arqués et les narines recourbées; mais la fraîcheur du teint n'y était plus; le sourire de l'innocence angélique avait disparu. Les cheveux étaient noirs, la peau brunie. Il y avait dans le regard une fermeté et une expression sauvage, acquises, sans aucun doute, par la contemplation de plus d'une scène terrible. Elle était toujours belle, mais ce n'était plus la beauté éthérée de ma bien-aimée. Son sein était soulevé par des pulsations brèves et irrégulières. Une ou deux fois, pendant que je la regardais, elle s'éveilla à moitié, et murmura quelques mots dans la langue des Indiens. Son sommeil était inquiet et agité. Pendant le voyage, Séguin avait veillé sur elle avec toute la sollicitude d'un père; mais elle avait reçu ses soins avec indifférence, et tout au plus avait-elle adressé un froid remercîment. Il était difficile d'analyser les sentiments qui l'agitaient. La plupart du temps elle restait immobile et gardait le silence. Le père avait cherché une ou deux fois à réveiller en elle quelque souvenir de son enfance, mais sans aucun succès; et chaque fois il avait dû, le coeur rempli de tristesse, renoncer à ses efforts. Je le croyais endormi, je me trompais. En le regardant plus attentivement, je vis qu'il avait les yeux fixés sur sa fille avec un intérêt profond, et prêtait l'oreille aux phrases entrecoupées qui s'échappaient de ses lèvres. Il y avait dans son regard une expression de chagrin et d'anxiété qui me toucha jusqu'aux larmes. Parmi les quelques mots, inintelligibles pour moi, qu'Adèle avait murmurés tout endormie, j'avais saisi le nom de «Dacoma». Je vis Séguin tressaillir à ce nom.

—Pauvre enfant! dit-il, voyant que j'étais éveillé, elle rêve; elle a des songes agités. J'ai presque envie de l'éveiller.

—Elle a besoin de repos, répondis-je.

—Oui; mais repose-t-elle ainsi? Ecoutez! encore Dacoma.