Je promis de suivre à la lettre les instructions que venait de me donner mon compagnon.
—Ils n'auront pas encore le scalp du vieux Rubé de cette fois, ils ne l'auront pas encore, hi! hi! hi! murmura mon camarade, incapable de jamais désespérer.
Je me retournai vers lui. Il riait de sa propre plaisanterie, et, dans une telle situation, cette gaieté me causa comme une sorte d'épouvante.
Plusieurs charges de broussailles avaient été empilées à l'embouchure de la cave. Je reconnus des plantes de créosote: l'ideondo. On les avait placées sur la torche encore allumée; elles prirent feu et dégagèrent une fumée noire et épaisse. D'autres broussailles furent ajoutées par-dessus, et la vapeur fétide, poussée par l'air du dehors, commença à nous entrer dans les narines et dans la gorge, provoquant chez nous un sentiment subit de faiblesse et de suffocation. Je n'aurais pu supporter longtemps cette atteinte; Rubé me cria:
—Allons, voilà le moment, jeune homme! dehors, et tapez dessus!
Sous l'empire d'une résolution désespérée, je m'élançai, le pistolet au poing, à travers les broussailles fumantes. J'entendis un cri sauvage et terrible. Je me trouvai au milieu d'une foule d'hommes,—d'ennemis. Je vis les lances, les tomahawks, les couteaux sanglant levés sur moi, et….
XLVIII
UN NOUVEAU MODE D'ÉQUITATION.
Quand je revins à moi, j'étais étendu à terre, et mon chien, la cause innocente de ma captivité, me léchait la figure. Je n'avais pas dû rester longtemps sans connaissance, car les sauvages étaient encore autour de moi, gesticulant avec violence. L'un d'eux repoussait les autres en arrière. Je le reconnus, c'était Dacoma. Le chef prononça une courte harangue qui parut apaiser les guerriers. Je ne comprenais pas ce qu'il disait, mais j'entendis plusieurs fois le nom de Quetzalcoatl. C'était le nom de leur dieu; je ne l'ignorais pas, mais je ne m'expliquais pas dans le moment quel rapport il pouvait y avoir entre ce Dieu et la conservation de ma vie. Je crus que Dacoma, en me protégeant, obéissait à quelque sentiment de pitié ou de reconnaissance, et je cherchais à me rappeler quel genre de service j'avais pu lui rendre pendant qu'il était prisonnier. Je me trompais grossièrement sur les intentions de l'orgueilleux sauvage.
Une vive douleur que je ressentais à la tête m'inquiétait. Avais-je donc été scalpé? Je portai la main à mes cheveux pour m'en assurer; mes boucles brunes étaient à leur place; mais j'avais eu le derrière de la tête fendu par un coup de tomahawk. J'avais été frappé au moment où je sortais et avant d'avoir pu faire feu. Qu'était devenu Rubé? Je me soulevai un peu et regardai autour de moi. Je ne le vis nulle part. S'était-il échappé, comme il en avait annoncé l'intention? Cela n'était pas possible; aucun homme n'eût été capable, sans autre arme qu'un couteau, de se frayer passage au milieu de tant d'ennemis. De plus, je ne voyais parmi les sauvages aucun symptôme de l'agitation qu'aurait immanquablement provoqué la fuite d'un ennemi. Nul n'avait quitté la place. Qu'était-il donc devenu? Ha! je compris alors le sens de sa plaisanterie relativement à un scalp. Ce mot n'avait pas été, comme à l'ordinaire, à double mais bien à triple entente. Le trappeur, au lieu de me suivre, était resté tranquillement dans le trou, d'où il m'observait sans aucun doute, sain et sauf, et se félicitant de l'avoir ainsi échappé. Les Indiens ne s'imaginant pas que nous fussions deux dans la cave, et satisfaits d'en avoir fait sortir un, n'essayèrent plus de l'enfumer. Je n'avais pas envie de les détromper. La mort ou la capture de Rubé ne m'aurait été d'aucun soulagement; mais je ne pus m'empêcher de faire quelques réflexions assez maussades sur le stratagème employé par le vieux renard pour se tirer d'affaire.