Dacoma était à quelques pas, surveillant le départ des coureurs.

Je vis l'arme à sa ceinture: elle pendait négligemment. On pouvait l'arracher.

Je tiens beaucoup à la vie, et je suis capable de déployer une grande énergie pour la défendre. Je n'avais pas encore eu occasion de faire preuve de cette énergie dans les aventures que nous avions traversées. J'étais resté jusque-là spectateur presque passif des scènes qui avaient eu lieu, et généralement, je les avais contemplées avec un certain dégoût. Mais, dans d'autres circonstances, j'ai pu vérifier ce trait distinctif de mon caractère. Sur le champ de bataille, à ma connaissance, il m'est arrivé trois fois de devoir mon salut à ma vive perception du danger et à ma promptitude pour y échapper. Un peu plus on un peu moins brave, j'eusse été perdu: cela peut sembler obscur, énigmatique; mais c'est un fait d'expérience.

Quand j'étais jeune, j'étais renommé pour ma rapidité à la course. Pour sauter et pour courir, je n'avais jamais rencontré mon supérieur; et mes anciens camarades de collège se rappellent encore les prouesses de mes jambes. Ne croyez pas que je cite ces particularités pour m'enorgueillir. La première est un simple détail de mon caractère, les autres sont des facultés physiques dont aujourd'hui, parvenu à l'âge mûr, je me sens trop peu fier. Je les rappelle uniquement pour expliquer ce qui va suivre.

Depuis le moment où j'avais été pris, j'avais constamment ruminé des plans d'évasion. Mais je n'avais pas trouvé la plus petite occasion favorable. Tout le long de la route, nous avions été surveillés avec la plus stricte vigilance. J'avais passé la dernière nuit à combiner un nouveau plan qui m'était venu en tête en voyant Sanchez sur son cheval. Ce plan, je l'avais complètement mûri, et il n'y manquait que la possession d'une arme. J'avais bon espoir d'échapper; je n'avais eu ni le temps, ni l'occasion de parler de mon projet au toréro, et, d'ailleurs, il ne m'eût servi de rien de le lui raconter. Même sans arme, j'entrevoyais la chance de me sauver; mais, j'avais besoin d'en avoir une pour le cas où il se trouverait parmi les sauvages un meilleur coureur que moi. Je pouvais être tué; c'était même assez vraisemblable; mais cette mort était moins affreuse que celle qui m'était réservée pour le lendemain. Avec ou sans arme, j'étais décidé à tenter l'aventure, au risque d'y périr.

On déliait O'Cork. C'était lui qui devait courir le premier. Il y avait un cercle de sauvages autour du point de départ: les vieillards et les infirmes du village qui se tenaient là pour jouir du spectacle. On n'avait pas peur que nous prissions la fuite; on n'y pensait même pas; une vallée fermée avec un poste à chaque issue; des chevaux en quantité tout près de là, et qu'on pouvait monter en un instant. Il était impossible de s'échapper, du moins le pensaient-ils.

O'Cork partit. Pauvre Barnay; c'était un triste coureur! Il n'avait pas fait dix pas dans l'avenue vivante, qu'il recevait un coup de massue, et on l'emportait sanglant et inanimé, au milieu des rires de la foule enchantée. Un second subit le même sort, puis un troisième: c'était mon tour; on me délia. Je me dressai sur mes pieds, j'employai le peu d'instants qui m'étaient accordés à me détirer les membres, à concentrer dans mon âme et dans mon corps toute l'énergie dont j'étais capable pour faire face à une circonstance aussi désespérée. Le signal de se tenir prêt fut donné aux Indiens. Ils reprirent leurs places, brandissant leurs massues, et impatients de me voir partir.

Dacoma était derrière moi. D'un regard de côté, j'avais mesuré l'espace qui me séparait de lui. Je reculai de quelques pas, feignant de vouloir me donner un peu plus d'élan; quand je fus sur le point de le toucher, je fis brusquement volte-face; avec l'agilité d'un chat et la dextérité d'un voleur, je saisis le tomahawk et l'arrachai de sa ceinture. J'essayai de le frapper, mais, dans ma précipitation, je le manquai; je n'avais pas le temps de recommencer; je me retournai et pris ma course. Dacoma était immobile de surprise, et j'étais hors de son atteinte avant qu'il eût fait un mouvement pour me suivre.

Je courais, non vers l'avenue formée par les guerriers, mais vers un côté du cercle des spectateurs qui, je l'ai dit, était formé de vieillards et d'infirmes. Ceux-ci avaient tiré leurs couteaux et leurs rangs serrés me barraient le chemin. Au lieu d'essayer de me frayer une voie au milieu d'eux, ce à quoi j'aurais pu ne pas réussir, je m'élançai d'un bond terrible et sautai par-dessus leurs épaules. Deux ou trois de ceux qui étaient en arrière cherchèrent à m'arrêter au moment où je passai près d'eux; mais je les évitai, et, un instant après, j'étais au milieu de la plaine; le village entier était lancé sur mes traces.

Ma direction était déterminée d'avance dans mon esprit, et sans la ressource que j'avais en vue, je n'aurais pas tenté l'aventure: je courais vers l'endroit où étaient les chevaux. Il s'agissait de ma vie, et je n'avais pas besoin d'être autrement encouragé à faire de mon mieux. J'eus bientôt distancé ceux qui étaient le plus près de moi au départ. Mais les meilleurs coureurs se trouvaient parmi les guerriers qui avaient formé la haie, et ceux-là commençaient à dépasser les autres. Néanmoins, ils ne gagnaient pas sur moi. J'avais encore mes jambes de collégien. Après un mille de chasse, je vis que j'étais à moins de la moitié de cette distance de la caballada, et à plus de trois cents yards de ceux qui me poursuivaient; mais, à ma grande terreur, en jetant un regard en arrière, je vis des hommes à cheval. Ils étaient encore bien loin; mais ils ne tarderaient pas à m'atteindre. Étais-je assez près pour qu'il pût m'entendre? Je criai de toute ma force, et sans ralentir ma course: «Moro, Moro!»