Les têtes de nos chevaux se rencontrèrent. Ils restèrent ainsi, les yeux dilatés, soufflant de leurs naseaux. Tous les deux semblaient partager la fureur de leurs cavaliers et comprendre qu'il s'agissait d'un combat mortel. Ils s'étaient rencontrés dans l'endroit le plus resserré du passage. Ni l'un ni l'autre ne pouvait retourner sur ses pas; il fallait que l'un des deux fût précipité dans l'abîme: une chute de plus de mille pieds, et le torrent au fond! Je m'arrêtai avec un sentiment profond de désespoir. Pas une arme avec laquelle je pusse atteindre mon ennemi; lui, il avait son arc, et je le voyais ajuster une seconde flèche sur la corde. Au milieu de cette crise, trois idées se croisèrent dans mon cerveau se suivant comme trois éclairs. Mon premier mouvement fut de pousser Moro en avant, comptant sur sa force supérieure pour précipiter l'autre. Si j'avais eu une bride et des éperons, je n'aurais pas hésité; mais je n'avais ni l'une ni les autres; la chance était trop redoutable; puis, je pensai à lancer mon tomahawk à la tête de mon antagoniste. Enfin, je m'arrêtai à ceci: mettre pied à terre et m'attaquer au cheval de l'Indien. C'était évidemment le meilleur parti: en un instant je me laissai glisser du côté du rocher. Au moment où je descendais, une flèche me frôla la joue; j'avais été préservé par la promptitude de mon mouvement.
Je rampai le long des flancs de mon cheval et me plaçai devant le nez du mustang. L'animal, semblant deviner mon intention, se cabra en renâclant; mais il lui fallut bien retomber à la même place. L'Indien préparait une troisième flèche, mais celle-ci ne devait jamais partir. Au moment où les sabots du mustang refrappaient le rocher, mon tomahawk s'abattait entre ses deux yeux. Je sentis le craquement de l'os sous le fer de la hachette. Immédiatement je vis disparaître dans l'abîme cheval et cavalier, celui-ci poussant un cri terrible et cherchant vainement à s'élancer de la selle. Il y eut un moment de silence, un long moment;—ils tombaient, ils tombaient… Enfin, on entendit un bruit sourd,—le choc de leurs corps rencontrant la surface de l'eau! Je n'eus pas la curiosité de regarder au fond, et d'ailleurs je n'en aurais pas eu le temps. Quand je me relevai (car je m'étais mis à genoux pour frapper), je vis l'autre sauvage atteignant la plateforme. Il ne s'arrêta pas un instant, mais vint en courant sur moi et la lance en arrêt. J'allais être traversé d'outre en outre, si je ne réussissais pas à parer le coup. Heureusement la pointe rencontra le fer de ma hache; la lance détournée passa derrière moi, et nos corps se rencontrèrent avec une violence qui nous fit rouler tous deux au bord du précipice.
Aussitôt que j'eus repris mon équilibre, je recommençai l'attaque, serrant mon adversaire de près, afin qu'il ne pût pas se servir de sa lance. Voyant cela, il abandonna cette arme et saisit son tomahawk. Nous combattions corps à corps, hache contre hache! Tour à tour nous avancions ou nous reculions, suivant que nous avions à parer ou à frapper. Plusieurs fois nous nous saisîmes en tâchant de nous précipiter l'un l'autre dans l'abîme; mais la crainte d'être entraînés retenait nos efforts; nous nous lâchions et recommencions la lutte au tomahawk. Pas un mot n'était échangé entre nous. Nous n'avions rien à nous dire; nous ne pouvions d'ailleurs nous comprendre. Notre seule pensée, notre seul but était de nous débarrasser l'un de l'autre, et il fallait absolument, pour cela, que l'un de nous deux fût tué. Dès que nous avions été aux prises, l'Indien avait interrompu ses cris; nous nous battions en silence et avec acharnement. De temps en temps une exclamation sourde, le sifflement de nos respirations, le choc de nos tomahawks, le hennissement de nos chevaux et le mugissement continuel du torrent: tels étaient les seuls bruits de la lutte. Pendant quelques minutes nous combattîmes sur l'étroit sentier; nous nous étions fait plusieurs blessures, mais ni l'un ni l'autre n'était grièvement atteint. Enfin je réussis à faire reculer mon adversaire jusqu'à la plate-forme. Là nous avions du champ, et nous nous attaquâmes avec plus d'énergie que jamais. Après quelques coups échangés, nos tomahawks se rencontrèrent avec une telle violence, qu'ils nous échappèrent des mains à tous deux. Sans chercher à recouvrer nos armes, nous nous précipitâmes l'un sur l'autre, et après une courte lutte corps à corps, nous roulâmes à terre. Je croyais que mon adversaire avait un couteau, mais je m'étais sans doute trompé, car il s'en serait certainement servi. Je reconnus bientôt qu'il était plus vigoureux que moi. Ses bras musculeux me serraient à me faire craquer les côtes. Nous roulions ensemble, tantôt dessus tantôt dessous. Chaque mouvement nous rapprochait du précipice! Je ne pouvais me débarrasser de son étreinte. Ses doigts nerveux étaient serrés autour de mon cou; il m'étranglait… Mes forces m'abandonnèrent; je ne pus résister plus longtemps; je me sentis mourir. J'étais… je… O Dieu! Pardon!—Oh!
Mon évanouissement ne dut pas être long, car, quand la conscience me revint, je sentis encore la sueur de mes efforts précédents, et mes blessures étaient toutes saignantes, la vie reprenait possession de mon être; j'étais toujours sur la plate-forme; mais qu'était donc devenu mon adversaire? Comment ne m'avait-il pas achevé? Pourquoi ne m'avait-il pas jeté dans l'abîme? Je me soulevai sur un bras et regardai autour de moi. Je ne vis d'autre être vivant que mon cheval et celui de l'Indien galopant sur la plate-forme et se livrant un combat à coups de tête et à coups de pieds. Mais j'entendais un bruit, le bruit d'une lutte terrible: les rugissements rauques et entrecoupés d'un chien dévorant un ennemi, mêlés aux cris d'une voix humaine, d'une voix agonisante! Que signifiait cela? Il y avait une crevasse sur la plate-forme, une crevasse assez profonde, et le bruit paraissait sortir de là. Je me dirigeai de ce côté. C'était un affreux spectacle. La ravine avait environ dix pieds de profondeur, et, tout au fond, parmi les épines et les cactus, un chien énorme était en train de déchirer quelque chose qui criait et se débattait. C'était un homme, un Indien. Tout me fut expliqué. Le chien, c'était Alp; l'homme, c'était mon dernier adversaire.
Au moment où j'arrivai sur le bord de la crevasse, le chien tenait son ennemi sous lui et le renversait à chaque nouvel effort que celui-ci faisait pour se relever. Le sauvage criait comme un désespéré. Il me sembla voir l'animal enfonçant ses crocs dans la gorge de l'Indien; mais d'autres préoccupations m'empêchèrent de regarder plus longtemps. J'entendis des voix derrière moi. Les sauvages lancés à ma poursuite atteignaient le canon et pressaient leurs chevaux vers la saillie.
M'élancer sur mon cheval, le diriger vers la sortie, tourner le rocher et descendre la montagne, fut l'affaire d'un moment. En approchant du pied, j'entendis du bruit dans les buissons qui bordaient la route, un animal en sortait à quelques pas derrière moi: c'était mon Saint-Bernard. En venant auprès de moi, il poussa un long hurlement et se mit à remuer la queue. Je ne comprenais pas comment il avait pu s'échapper, car les Indiens avaient dû atteindre la plate-forme avant qu'il eût pu sortir de la ravine; mais le sang frais lui souillait ses babines et le poil de sa poitrine, montrait qu'il en avait mis un, tout au moins, hors d'état de le retenir. En arrivant sur la plaine, je jetai un coup d'oeil en arrière. Les Indiens descendaient la pente de la Sierra. J'avais près d'un demi-mille d'avance, et, prenant la montagne Neigeuse pour guide, je me lançai dans la prairie ouverte devant moi.
LIII
RENCONTRE INESPÉRÉE.
Quand je quittai le pied de la montagne, le pic blanc se montrait devant moi à la distance de trente milles. Jusque-là on ne voyait pas une colline, pas un buisson, sauf quelques arbrisseaux nains l'artemisia. Il n'était pas encore midi. Pourrais-je atteindre la montagne Neigeuse avant le coucher du soleil? Dans ce cas, je me proposais de prendre notre ancienne route vers la mine. De là, je gagnerais le Del-Norte en suivant une branche du Paloma ou quelque autre cours d'eau latéral. Tel était à peu près mon plan.
Je devais m'attendre à être poursuivi jusqu'aux portes d'El Paso; quand j'eus fait un mille environ, un coup d'oeil en arrière me fit voir les Indiens débouchant dans la plaine et galopant après moi.