La musique commence; c'est un air joyeux, un fandango; un de ces airs dont les Andalouses aiment à suivre la cadence avec leurs pieds. Séguin et Saint-Vrain se sont retournés; nous regardons tous la figure d'Adèle. Nous tâchons de lire dans ses traits. Les premières notes l'ont fait tressaillir; ses yeux vont de l'un à l'autre, de l'instrument à celle qui le tient; elle semble étonnée, curieuse. La musique continue. La jeune fille s'est levée, et par un mouvement machinal, elle se rapproche du banc où sa mère est assise. Elle s'accroupit à ses pieds, place son oreille tout près de la boite vibrante, et prête une oreille attentive. Sa figure revêt une expression singulière.
Je regarde Séguin; sa physionomie n'est pas moins étrange; ses yeux sont fixés sur ceux de sa fille; il la dévore du regard; ses lèvres sont entrouvertes; il semble ne pas respirer. Ses bras pendent sans mouvement, et il se penche vers elle comme pour lire sur son visage les pensées qui agitent son âme. Il se relève, comme frappé d'une idée soudaine.
—Oh! Adèle! Adèle! s'écrie-t-il d'une voix oppressée! En s'adressant à sa femme, oh! chante cette chanson, cette romance si douce, tu te rappelles? cette chanson que tu avais l'habitude de lui répéter si souvent. Tu te la rappelles? Adèle! Regarde-la! vite! vite! Oh! mon Dieu! peut-être elle pourra…
La musique l'interrompt. La mère l'a compris, et, avec l'habileté d'une virtuose, elle amène par une modulation savante un chant d'un caractère tout différent: je reconnais la douce cantilène espagnole: «La madre a su hija» (La mère à son enfant).
Elle chante en s'accompagnant de la mandoline. Elle y met toute son âme; l'amour maternel l'inspire. Elle donne aux paroles l'accent le plus passionné, le plus tendre:
Tu duermes, cara niña.
Tu duermes en la paz.
Los angeles del cielo
Los angeles guardan, guardan
Niña mia! Cara ni—
* * * * *
Le chant est interrompu par un cri,—un cri dont l'expression est impossible à rendre. Les premiers mots de la romance avaient fait tressaillir la jeune fille, et son attention avait redoublé, s'il était possible. Pendant que le chant continuait, l'expression singulière que nous avons remarquée sur sa figure devenait de plus en plus visible et marquée. Quand la voix arriva au refrain de la mélodie, une exclamation étrange sortit de ses lèvres. Elle se dressa sur ses pieds, regarda avec égarement celle qui chantait.
Ce fut un éclair! L'instant d'après, elle criait d'un accent profond et passionné: «Maman! maman!» et tombait dans les bras de sa mère.
Séguin avait dit vrai lorsqu'il s'était écrié: «Peut-être un jour Dieu permettra qu'elle se rappelle!» Elle se rappelait non seulement sa mère, mais, bientôt après, elle le reconnaissait lui aussi. Les cordes de la mémoire avaient vibré, les portes du souvenir s'étaient ouvertes. Elle retrouvait les impressions de son enfance. Elle se rappelait tout!