—Ah!
Soupirant et d'un air tout préoccupé, elle quitta la chambre pour obéir à l'ordre de son père. En passant la porte, elle pousse un second soupir plus profond encore.
Le docteur observait, silencieux et étonné, toute cette scène, et quand la légère figure eut disparu dans la grande salle, je l'entendis qui murmurait:
—Oh! ja! bovre bedite fraulein! je m'en afais pien toudé!
XVI
LE HAUT DEL-NORTE.
Je ne veux pas fatiguer le lecteur par les détails d'une scène de départ. Nous étions en selle avant que les étoiles eussent pâli, et nous suivions la voie sablonneuse. A peu de distance de la maison, la route faisait un coude et s'enfonçait dans un bois épais. Là, j'arrêtai mon cheval, je laissai passer mes compagnons, et, me dressant sur mes étriers, je regardai en arrière. Mes yeux se dirigèrent du côté des vieux murs gris, et se portèrent sur l'azotea.
Sur le bord du parapet, se dessinant à la pâle lueur de l'aurore, était celle que cherchait mon regard. Je ne pouvais distinguer ses traits; mais je reconnaissais le charmant ovale de sa figure, qui se découpait sur le ciel comme un noir médaillon. Elle se tenait auprès d'un des palmiers-yucca qui croissaient sur la terrasse. La main appuyée au tronc, elle se penchait en avant, interrogeant l'ombre de ses yeux. Peut-être aperçut-elle les ondulations d'un mouchoir agité; peut-être entendit-elle son nom, et répondit-elle au tendre adieu qui lui fut porté par la brise du matin. S'il en est ainsi, sa voix fut couverte par le bruit des piaffements de mon cheval qui, tournant brusquement sur lui-même, m'emporta sous l'ombre épaisse de la forêt. Plusieurs fois je me retournai pour tâcher d'apercevoir encore cette silhouette chérie, mais d'aucun point la maison n'était visible. Elle était cachée par les bois sombres et majestueux. Je ne voyais plus que les longues aiguilles des palmillas pittoresques; et, la route descendant entre deux collines, ces palmillas eux-mêmes disparurent bientôt à mes yeux.
Je lâchai la bride, et, laissant mon cheval aller à volonté, je tombai dans une suite de pensées à la fois douces et pénibles. Je sentais que l'amour dont mon coeur était rempli occuperait toute ma vie; que, dorénavant, cet amour serait le pivot de toutes mes espérances, le puissant mobile de toutes mes actions. Je venais d'atteindre l'âge d'homme, et je n'ignorais pas cette vérité, qu'un amour pur comme celui-là était le meilleur préservatif contre les écarts de la jeunesse, la meilleure sauvegarde contre tous les entraînements dangereux. J'avais appris cela de celui qui avait présidé à ma première éducation, et dont l'expérience m'avait été souvent d'un trop puissant secours pour que je ne lui accordasse pas toute confiance. Plus d'une fois j'avais eu l'occasion de reconnaître la justesse de ses avis. La passion que j'avais inspirée à cette jeune fille était, j'en avais conscience, aussi profonde, aussi ardente que celle que j'éprouvais moi-même; peut-être plus vive encore; car mon coeur avait connu d'autres affections, tandis que le sien n'avait jamais battu que sous l'influence des tendres soins qui avaient entouré son enfance. C'était son premier sentiment puissant, sa première passion. Comment n'aurait-il pas envahi tout son coeur, dominé toutes ses pensées? Elle, si bien faite pour l'amour, si semblable à la Vénus mythologique?
Ces réflexions n'avaient rien que d'agréable; mais le tableau s'assombrissait quand je cessais de considérer le passé. Quelque chose, un démon sans doute, me disait tout bas: Tu ne la reverras plus jamais! Cette idée toute hypothétique qu'elle fût, suffisait pour me remplir l'esprit de sombres présages, et je me mis à interroger l'avenir. Je n'étais point en route pour une de ces parties de plaisir de laquelle on revient à jour et à heure fixes. J'allais affronter des dangers, les dangers du désert, dont je connaissais toute la gravité. Dans nos plans de la nuit précédente, Séguin n'avait pas dissimulé les périls de notre expédition. Il me les avait détaillés avant de m'imposer l'engagement de le suivre. Quelques semaines auparavant, je m'en serais préoccupé; ces périls même auraient été pour moi un motif d'excitation de plus. Mais alors mes sentiments étaient bien changés; je savais que la vie d'une autre était attachée à la mienne. Que serait-ce donc si le démon disait vrai? Ne plus la revoir, jamais! jamais!… Affreuse pensée—et je cheminais affaissé sur ma selle, sous l'influence d'une amère tristesse. Mais je me sentais porté par mon cher Moro qui semblait reconnaître son cavalier; son dos élastique se soulevait sous moi; mon âme répondait à la sienne, et les effluves de son ardeur réagissaient sur moi. Un instant après je rassemblais les rênes et je m'élançais au galop pour rejoindre mes compagnons. La route, bordant la rivière, la traversant de temps en temps au moyen de gués peu profonds, serpentait à travers les vallées garnies de bois touffus.